APOLLINI GRANNO : à APOLLON GRANNUS

Origines et famille · Attributs · Diversité régionale (Bélinos · Borvon · Grannus · Maponus · Moritasgus) · Mythe des Hyperboréens

« Après [Mercure] ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations. Apollon guérit les maladies... »
       — Jules César (résumant Posidonius)[1]
Sculpture d'Apollon
Apollon tirant une flèche de son carquois (l’arc ayant disparu avec la main gauche). Près de lui se trouve le python de Delphes. Il est nu, mais porte une couronne de lauriers. Statue en marbre de Vienne (Isère).
(Musée Saint-Pierre, Vienne, IIe siècle de notre ère)

La formule donnée par le divin Jules est trop réductrice à la fois pour la Gaule et pour les « autres nations ». L’Apollon classique est un dieu très complexe : inspirateur des oracles, patron de la musique et des arts, divinité solaire, il est le « dieu brillant » par excellence.[2] Sa fonction médicale s’atteste dès Homère, pour qui Apollon sème la peste parmi les Argives par ses flèches funestes. Les héros de l’Iliade en propitient la faveur et font ainsi parier la peste.[3] Le rôle d’Apollon comme guérisseur est dorénavant incontournable, même s’il achève souvent son œuvre salutaire par l’intermède des parèdres, dont Esculape et Hygie. Il faut noter qu’en Gaule, d’autres divinités protègent aussi contre les maladies, dont notamment Mars et même Hercule. L’Apollon gaulois a une affinité spéciale pour les eaux thermales à la réputation salubre.

Origines et famille

Les origines et les affinités d’Apollon en disent long sur sa propre identité cultuelle. La jumelle d’Apollon est Diane, qui partage avec lui un talent pour le tir à l’arc, une certaine androgynie, et des associations célestes (à Apollon le Soleil, à Diane la Lune). Leurs parents sont Jupiter et Latone (une déesse dont le culte était principalement actif en Lycie, dans les actuels départements turcs de Antalya et Muğla). Le mythe veut que Junon ait interdit à la Terre de fournir à Latone un endroit à accoucher, et que celle-ci devait s’enfuir à Délos — une île qui flottait jusque là sans être ancrée à la Terre.[4]

Apollon aimait beaucoup de personnes, nymphes et mortelles, et des deux sexes. La plus fameuse en est sans doute Daphné, qui refusait ses embrasses et s’est transformée en laurier. Apollon a décrété que le laurier lui serait dorénavant sacré.

La mythologie grecque a Esculape comme le fils d’Apollon par la nymphe Corônis,[5] et Hygie comme la fille d’Esculape. Or, la divinité qui tient les attributs d’Hygie en Gaule — la grande déesse Ðirona — semble être plus étroitement liée au dieu. Les érudits modernes la décrivent comme sa compagne ; elle est, du moins, sa partenaire (laissons au mot ses ambigüités...).

Dans l’entourage d’Apollon, on trouve les Muses — déesses qui président à la musique, à la poésie, au théâtre, en un mot aux arts qu’Apollon chérit. Si les Muses ne reçoivent guère de culte organisé en Gaule, elles sont un motif familier dans les mosaïques domestiques. Le héros Orphée a également été engendré par Apollon.

Des figurations gauloises montrent souvent Apollon en étroite collaboration avec son frère puîné, le grand Mercure. Selon les Hymnes homériques, l’enfant Mercure aurait inventé la lyre pour la présenter à Apollon en récompense pour un vol de bétail.[6] Voilà le point de départ d’une collaboration de longue date. Le célèbre autel de Reims montre Mercure et Apollon aux côtés de Cernunnos, dieu chthonien présidant à la prospérité et à la vie animale. Santé, fertilité, prospérité : les Gaulois ont sans doute voulu évoquer la complémentarité des fonctions de ces trois dieux.

Apollon à Mayence
Relief d’Apollon sur la colonne de Jupiter à Mayence. Il tient à la main droite une branche de laurier, à la gauche une lyre. Un corbeau perche à son côté.
(Deutschhaus, Mayence)

Attributs

Les images d’Apollon se distinguent souvent par la souplesse androgyne que le dieu montre ; il est souvent aux cheveux longs, et toujours au visage jeune et imberbe. Son attribut quasi constant est la lyre, instrument qu’Apollon a maîtrisé (au regret de Marsyas...). À propos, si la lyre est peu usitée de nos jours, elle est l’ancêtre organologique de la guitare, du violon, de la harpe, du kanoun, etc. Parmi les autres attributs d’Apollon, sont incontournables l’arc et les flèches, le laurier (souvenir de la regrettée Daphné) et le trépied de Delphes, qui emblématise le rôle d’Apollon comme inspirateur des oracles. Il ne faut pas enfin oublier les animaux qui lui sont familiers, comme le python, le griffon, le corbeau (et parfois d’autres oiseaux, comme la cygne).[7]

Les représentations cultuelles de l’Apollon gaulois restent assez fidèles à leur inspiration hellénique. On ne saurait dire le même pour les représentations d’Apollon sur les monnaies gauloises. C’est le statère de Philippe II de Macédoine qui donne le modèle le plus influent pour les pièces en or à travers le monde celtique. Si la version originelle montre une tête d’Apollon à l’avers et un cavalier au revers, l’art laténien les ont transformés en une immense variété de desseins plus ou moins abstraits.[8]

Les Apollon en région

Selon l’indication de Jules César, les Gaulois honoraient un dieu guérisseur qu’on identifiait à Apollon, probablement dès l’époque de Posidonius.[9] Les épithètes celtique qu’on attribuait à Apollon attestent une continuité probable avec la religion de la période de l’indépendance. Les trouvailles archéologiques confirment qu’un rôle important de l’Apollon gaulois est de présider aux eaux thermales. Des exemplaires célèbres se trouvent à Grand (dont le nom même dériverait de l’épithète Grannus), à Bourbonne-les-Bains, à Bourbon-Lancy (les noms des deux derniers dérivant de l’épithète Borvon) et à Chamalières (où l’on l’adorait sous le nom de Map[on]os Arueriatis).

La liste ci-dessus énumère tous les épithètes d’Apollon trouvés en Gaule que je connais.[10]

Certains de ces épithètes peuvent s’expliquer tant bien que mal par leur étymologies celtiques, à savoir : Anextlomarus (le Grand Protecteur), Veriogodumnus (très iogo- de la terre), Vindonnus (racine uind- « blanc, béni »), Virotutis (Vérité).[11] D’autres sont de sens obscur : Cobledulitauus, Dunocaratiacus, Siannus. On a même invoqué Apollon Flaccus « flache », une appellation dont le sens est aussi bizarre en latin qu’en français. (Grâce à ses traits phonologiques, flaccus ne peut pas être celtique.)

L’épithète Maponus soit « grand fils » (attesté à Saint-Rémy-de-Provence et en Grande-Bretagne) a suscité beaucoup de discussion auprès des érudits grâce à sa ressemblance patente à Mabon. Ce personnage mineur de la mythologie galloise est à son tour lié à Óengus Óc, soit le Macc Óc ou « jeune fils », un des plus illustres de la mythologie irlandaise. On connait les exploits du Macc Óc depuis le Tochmarc Étaíne (la Courtise de Étaín), le Aisling Óenguso (le Rêve d’Óengus), et le texte tardif Toruigheacht Dhiarmada agus Ghráinne (la Poursuite de Diarmuid et Gráinne). Grâce à ces associations, on n’a pas hésité d’assimiler le dieu irlandais à l’Apollon gaulois et vice versa. Il faut cependant se rappeler des grandes distances — plus de 430 km et au moins cinq siècles — qui séparent la Gaule antique de l’Irlande médiévale. Pourtant, la tentation de mettre la riche mythologie du Macc Óc en rapport à Apollon Maponus est peut-être irrésistible.

En dépit de la variation qu’on observe, les épithètes celtiques sont distribués pour l’essentiel en trois zones : la zone Grannus au nord (associé aussi à Ðirona) ; la zone Borvon en Bourgogne (dont Apollon Moritasgus serait une variante locale) ; et la zone Bélinos au sud.

Thermes d'Aix-la-Chapelle
Eaux thermales à Aix-la-Chapelle, la ville d’Aquae Granni (Eaux-de-Grannus) dans l’antiquité. Si les structures sont modernes, les eaux thérapeutiques ont attiré des patients depuis l’ère de Caracalla, et sans doute avant.
(Photographie de Wi1234, licence Creative Commons BY-SA)

Grannus

Le visage prééminent de l’Apollon gaulois au nord de la Bourgogne est celui d’Apollon Grannus et/ou de l’Apollon dont la parèdre est Ðirona. (Le plus souvent, on invoque soit « Apollon Grannus » seul, soit « Apollon et Ðirona » sans faire mention du « Grannus ». Cependant, il y a de fortes raisons pour identifier ces deux divinités, y compris quelques inscriptions exceptionnelles qui invoquent Apollon Grannus et Ðirona.) Une épigraphie identifie explicitement Apollon Grannus à Phœbus — la manifestation solaire de l’Apollon classique. D’autres l’identifient comme Amarcolitanus (épithète topique ?) et Mogounus (à relier au dieu germano-breton Moguns).

Le nom Grannus pose des difficultés d’interprétation. X. Delamarre attribue à une « monomanie “solaire” de certains mythologues » le désir de dériver Grannus du grían irlandais « soleil », mais le vocalisme et le redoublement du n rendent cette hypothèse très douteuse. Une dérivation d’une racine indo-européenne signifiant « barbe » comporte elle aussi des difficultés, une autre question de vocalisme et ... le fait qu’on ne représente jamais Apollon Grannus à la barbe ! L’étude de Jürgen Zeidler défend une étymologie en *gwhr-snó qui ferait « référence ... à la chaleur du soleil et ses propriétés curatives ».[12] Curation, thermalisme, connotations solaires ... voilà en fait un résumé précis de ce qu’on sait de l’Apollon gaulois.

On consacrait à Grannus, du moins à Limoges une fête de dix nuitées, à savoir le decamnoctiacis Granni (dix nuitées de Grannus),[13] sur laquelle on reviendra.

Inscriptions dédiées à Apollon Grannus :

Borvon

Dans une zone centrale située autour de la Bourgogne actuelle, on trouve des inscriptions en l’honneur du dieu Borvon ou Bormon, une appellation à interpréter tout simplement comme « source chaude ».[14] Et en effet, les sanctuaires les plus importants de Borvon sont deux sources thermales, Bourbon-Lancy et Bourbonne-les-Bains, qui gardent jusqu’aujourd’hui le nom du dieu. Une inscription à Entrains-sur-Nohain (Nièvre) commémore l’acquittement d’un vœu à Auguste, au dieu Borvon et à Candidus, « le candide », sans doute un parèdre mineur d’Apollon qui rappelle Apollon Virotutis « vérité » et le rôle d’Apollon comme révélateur de la vérité par des oracles.[15] On a découvert à Entrains un sanctuaire monumental (il s’agit d’un fanum circulaire) et une statue immense d’un Apollon à la lyre, assis sur un trône (la lyre est décorée d’un griffon). La posture assise est aussi exceptionnelle que les dimensions de la statue.

À la contraire d’Apollon Grannus, la parèdre d’Apollon Borvon qu’on rencontre le plus souvent, c’est Damona, un nom qui se traduit par « la Grande Vache ».[16]

Borvon partage la parèdre Damona avec Apollon Moritasgus. L’épithète Moritasgus est localisé aux alentours d’Alésia (haut lieu de la mémoire gauloise sans pair), où inversement on ne fait pas mention de Borvon, il est logique d’identifier Moritasgus comme l’avatar alisien de Borvon. Le nom est à interpréter comme « Blaireau de la Mer »[17] — une appellation difficile à expliquer dans une situation montagneuse tellement éloignée de la mer.

Inscriptions dédiées à Borvon et à Apollon Moritasgus :

Bélinos

Le culte de Bélinos s’atteste surtout en Italie du nord ; le gros des inscriptions dans l’honneur de ce dieu provient d’Aquilée (ou bien d’Altino — les deux se trouvent près de Venise). Néanmoins, neuf épigraphies en commémore le culte en Gaule ; elles sont rédigées en latin, en grec et en gaulois. Une provient de Clermont-Ferrand, une autre de Nîmes ; les autres sept sont tous de Provence. Outre l’épigraphie, le poète Ausone, un originaire de Bordeaux qui écrivait un latin très recherché, salue un ami bajocasse comme le descendant des prêtres de Bélénus.[18] Si des inscriptions en Italie identifient parfois Bélinos à Apollon, ce n’est pas le cas en Gaule (ni en Rétie, où deux inscriptions sont attestées).

L’orthographie du nom de ce dieu est très variable, et pas seulement selon l’alphabet (grec ou latin). La première voyelle est toujours e en alphabet latin, mais varie entre ε et η en grec. Le premier indique une voyelle courte, la seconde une longue. Nous avons trois inscriptions au ll double ; les six autres ont un l ou un λ simple. Quant à la deuxième voyelle, elle peut être e ou i, et ε, η ou ει en grec (le dernier digraphe indique en Gaule un son i long). X. Delamarre interprète « Maître de la Puissance », à la contraire de beaucoup d’érudits qui ont voulu y voir un thème signifiant « brillant », mais dont l’étymologie est douteuse.[19]

Inscriptions en l’honneur de Bélinos :

Une parèdre féminine de Bélinos s’atteste dans les figurations ; son nom est jusqu’ici inconnu.

Fêtes

Comme on l’a vu, une de nos inscriptions fait connaître une fête dédiée au dieu, à savoir le decamnoctiacis Granni (dix nuitées de Grannus) qu’on célébrait du moins à Limoges. L’évidence interne défend de constater quelles étaient les dix nuitées où l’on fêtait Grannus. Cependant, des évidences indirectes font envisager un fête à la mi-août.

À Rome, on célébrait à la mi-juillet les Jeux apollinaires pendant huit jours, puis les Marchés apollinaires.

Le 23 septembre (date de naissance du divin Auguste), on commémorait la dédication du temple d’Apollon sur le Champs de Mars. On sait que le brillant Auguste considérait Apollon comme son protecteur et patron particulier (surtout après la bataille d’Actium).

Apollon, ami des Hyperboréens

La mythologie d’Apollon l’ancre dans un doux Nord mythique. Tout les dix-neuf ans, Apollon retournerait à l’île des Hyperboréens (Grande-Bretagne ?), ce pays idyllique au-delà des vents du nord où tous les habitants, à en croire Diodore de Sicile, étaient comme prêtres d’Apollon. L’ambre qu’on apportait comme offrande au sanctuaire d’Apollon à Délos originait des pays autour de la Baltique.[18] Même l’imaginaire grec situe Apollon dans un nord situé à travers les contrées celtiques.

Conclusions

Le sommaire ci-dessus nous permet de constater, sinon l’identité absolue, du moins la complémentarité des trois grandes variantes de l’Apollon gaulois. Tous les trois président, comme nous en renseigne Posidonius, à la guérison des maladies, la mise en valeur de sources chaudes thérapeutiques étant l’un des méthodes préférés du dieu. Pourtant, l’importance d’Apollon en Gaule dépasse de long sa fonction médicale. C’est une divinité solaire (je dirais plutôt qu’on le représente en dieu-soleil, non pas qu’il est le dieu-soleil). Il brille par l’inspiration artistique qu’il donne aux écrivains, aux musiciens, aux danseurs (notamment à travers les Muses), mais aussi par l’inspiration oraculaire dont il est censé être l’auteur et le garant de la véracité. Jaloux de ses prérogatives, certain de sa prééminence, Apollon est également doux, séducteur, dévoué à la beauté.


Références

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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