ΚΑΡΝΟΝΟΥ : À CARNONOS

Cernunnos à Cologne
Statuette en bronze de Cernunnos. Le dieu au visage barbu et bénévole est assis, la posture accroupie, la tête surmontée de magnifiques bois de cerf.
(Römisch-Germanisches Zentralmuseum, Mayence)

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Cernunnos est le dieu le plus iconique de la religion celtique, et ce pour deux raisons. D’abord parce que ses représentations se trouvent dans une zone étendue sous des traits plus ou moins constants. Voilà la meilleure évidence (telle qu’elle est) pour une religion celtique au singulier. Et en plus, parce que presque tout ce qu’on sait de ce dieu est de nature iconographique. Le trait le plus remarquable de Cernunnos est la tête couronnée de bois de cerf (ou beaucoup moins fréquemment de cornes). Il est presque toujours assis, et même assis dans une posture accroupie peu fréquente chez les autres dieux gaulois. Il a normalement un torque au cou et une corne d’abondance ou une bourse dans la main, et il est souvent entouré d’animaux de diverses espèces. L’image du dieu emblématise parfaitement la richesse qu’on trouve dans la Nature sauvage.

Le lecteur est encouragé de consulter la page web de Ceisiwr Serith, qui présente bien les artéfacts par lesquels on connaît Cernunnos. Cette page-ci en fait un résumé tout en ajoutant l’interprétation des trois textes rélévants, une considération des déesses apparentées et d’autres circonstances pertinentes.

Le dieu aux bois de cerf

Le motif d’un dieu aux bois de cerf, accompagné d’un serpent, remonte des siècles. On le trouve d’abord dans les gravures exécutées en Val Camonica (Lombardie) par les Camunni, un peuple apparenté aux Celtes. Les représentations de Cernunnos sont particulièrement concentrées en Belgique-Seconde, dans les mêmes milieux que le dieu tricéphale.[1a] Elles sont attestées d’une façon plus éparse à travers la zone culturelle gauloise — mais quasiment absentes des Îles Britanniques.

Parmi les représentations de ce dieu (dont le nombre serait d’une quarantaine), les plus frappantes se trouvent sur le chaudron de Gundestrup, l’autel de Reims et le Pilier des nautes de Paris. C’est ce dernier qui fait apprendre le nom Cernunnos, dont on reparlera ci-dessous. Les deux premiers font connaître une iconographie très riche et très complexe, qui subit des évolutions intéressantes dans d’autres figurations aussi.

Chaudron de Gundestrup
Face A du chaudron de Gundestrup : Cernunnos entouré d’animaux, y compris un serpent à tête de bélier.
(Modification d’une photographie par Malene Thyssen, publiée sous une licence Creative Commons)

Le chaudron de Gundestrup — fabriqué par des Thraces et découvert au Danemark — reflète cependant les goûts et le symbolisme des Celtes qui l’auraient commandé. La face A montre un dieu accroupi, un torque dans la main et un autre au cou, la tête surmontée de bois de cerf ; il tient par la gorge un serpent à la tête de bélier. Cette figure, que nous reconnaissons immédiatement comme Cernunnos, est entourée d’animaux : un cerf, des bouquetins, des lions, un chien, une biche, même une personne montée sur un dauphin. Cette représentation est une source de la qualification qu’on trouve souvent de Cernunnos comme « Seigneur des Animaux ».

Autel de Reims
Autel de Reims, représentant Apollon (gauche), Cernunnos (centre) et Mercure (droite).
(Musée Saint-Remi, Reims)

L’autel de Reims est un relief en forme d’édicule qui fait représenter trois dieux : Cernunnos au centre, flanqué par Mercure et Apollon. Celui-ci, presque nu, vient d’exécuter une note de son lyre, cependant que celui-là (vêtu d’une pèlerine et de son pétase ailé) tient son caducée et sa bourse. Le dieu aux bois de cerf (qui sont partiellement perdus), accroupi sur un dais, des torques au cou et au bras, verse des grains d’un grand sac. Au-dessous de lui, un taureau et un cervidé se nourrissent des grains qui tombent. Au tympan se distingue un rat (un animal peu représenté ailleurs dans l’iconographie religieuse de la Gaule ; son emplacement au sommet du monument soulignerait l’ubication sous-terraine de la demeure de Cernunnos[1b]). Voici une des plus claires indications du rôle de Cernunnos comme pourvoyeur des richesses de la Terre — d’autant plus si on identifie les grains plutôt comme des pièces de monnaie (comme plusieurs érudits le font).[2]

Il est à noter que Cernunnos, malgré son lien avec la Nature sauvage, n’est pas solitaire. Au contraire, il s’entoure de familiers animaux et divins. Il s’agirait presque d’un Pan gaulois : dieu qu’on retrouve dans les lieux sauvages parmi ses troupeaux d’animaux, sinon de nymphes et de faunes...

Le dieu le plus étroitement lié à Cernunnos est Mercure (et rappelons que Pan, c’est un fils de Mercure). Ils sont présents ensemble dans un bon nombre de figurations ; leurs rôles comme garants de la prospérité se complémentaient aux yeux des Gaulois. D’autant plus si on considérait Mercure comme psychopompe (conducteur des âmes vers l’au-delà) et Cernunnos comme divinité chthonienne... On reprend ce thème ci-dessous.

L’iconographie essentielle de Cernunnos — bois de cerf, torque, posture accroupie, symboles de prospérité — peut varier de part et d’autre. À Amiens, par exemple, on trouve un beau bronze représentant un dieu accroupi à l’oreille de cerf plutôt que de bois. Or, l’oreille d’un dieu est un symbole votif important (pour qu’il entende la prière de l’adorateur). Plusieurs statues ont des socles aux deux côtés de la tête, où l’on insérait de vrais bois de cerf (pour les en écarter selon la saison ?). On trouve également des dieux accroupis aux jambes de cerf (comme par exemple celui de Bouray).

Gobelet des dieux gaulois
Sur ce remarquable gobelet d’argent, trouvé à Lyon, sont figurés Mercure, un serpent sur un arbre où pousse du gui, un aigle (symbole de Jupiter)... et la scène que voici. Une figure mâle, reposée sur un lit, tient d’une main une corne d’abondance et de l’autre un torque, tout en portant un torque au cou. Il est flanqué d’un cerf et d’un chien. Sans doute une version classicisée de Cernunnos, avait-il gardé ses propres bois de cerf ? Le dommage que le gobelet a souffert ne nous permet plus de le savoir.
(Musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon)

Cernunnos, Carnonos, deus Cerunincus

Cernunnos sur le Pilier des nautes
Relief de Cernunnos (le seul qui utilise ce nom) sur le pilier dédié par les nautes de Paris à l’empereur Tibère et à Jupiter. Deux torques sont suspendus des bois.
(Musée du Moyen-Âge à Cluny, Paris)

Jusqu’ici, on n’a découvert que trois textes relatifs au dieu. Le premier à être découvert est le plus simple : le seul nom CERNVNNOS au Pilier des nautes (Notre-Dame de Paris). Aujourd’hui, le C initial a disparu, mais de vieilles descriptions nous assurent qu’il était autrefois visible. Grâce au Pilier des nautes, familier aux érudits depuis des siècles, c’est sous ce nom que Cernunnos est connu au monde.

Le deuxième texte, plus long, est non moins intéressant du fait qu’il a été rédigé en gaulois et non en latin. Il s’agit en effet d’un texte gallo-grec de Montagnac dans le Hérault.

ΑΛΛΕΤ[ΕΙ]ΝΟС ΚΑΡΝΟΝΟΥ ΑΛ[Ι]СΟ[ΝΤ]ΕΑС
« Alletînos [fils] d’Alisontea, à Carnonos »[3]

Le noms Carnonos (également transcrit comme Karnonos) et Cernunnos présentent trois points de différence phonologique importants : des alternances vocaliques (a contre e et o contre u) et la réduction de la consonne double (n contre nn). Ces difficultés phonologiques sont réelles. Néanmoins, on a généralement accepté ces deux formes comme variantes du même nom. Il est à noter que Carnonos contient le même suffixe augmentatif, -on-, qu’on trouve si souvent dans d’autres noms de divinités (Epona, Damona, Ðirona, Ritona, Divona, Maponos, Matronae, etc.). La déformation de ce suffixe familier en -unn- est d’autant plus étonnante. L’image de Cernunnos au Pilier des nautes est « cornue » (c.-à-d. aux bois de jeune cerf) ; le nom Carnonos peut s’interpréter comme « dieu cornu »[4] (moi, je dirais plutôt « grande corne »), ce qui conforte l’hypothèse d’une unité des noms.

Un troisième texte doit être mentionné, bien que son rapport au Cernunnos que nous connaissons soit discutable.

DEO CERVNIN/CO SOLTRIVS/ PRVSCVS/ V(otum) S(oluit) L(ibens) M(erito)
« Au dieu Cerunincus, Soltrius Pruscus a acquitté son vœu librement et de bon gré »[5]

Ce texte a été inscrit sur une plaque en bronze au Luxembourg actuel. On a également découvert une statuette en bronze d’un mâle imberbe qui pourrait être le dieu Cerunincus. Les noms Cernunnos et Cerunincus se ressemblent, mais peut-être par coïncidence. Le lien de parenté entre Cerunincus et Carnonos est encore plus difficile à discerner (et c’est la forme Carnonos qui est la plus « normale » sur le plan linguistique).

Des « Cernunna » ?

Déesse aux bois de cerf
Statuette en bronze d’une déesse aux bois de cerf, découverte à Broye (Haute-Saône). Elle a dans les mains une patère et une corne d’abondance  comme Cernunnos, elle est accroupie.
(British Museum)

De petites figurines révèlent également un culte à une déesse aux bois de cerf. Des unes proviennent de Clermont-Ferrand (chef-lieu des Arvernes), d’autres de Besançon et de Broye (Haute-Saône) chez les Séquanes. L’image en droite en exemplifie le type. Elles tiennent le plus souvent une patère et une corne d’abondance. Ces symboles de providence divine se trouvent non moins chez Rosmerta... chez les lares (objets de dévotion domestique quotidienne) et chez d’autres dieux et génies.

Déesse aux bois de cerf
Statuette en bronze d’une déesse cornue, découverte à Clermont.
(Musée Bargoin, Clermont-Ferrand)

Cette déesse serait-elle un avatar local de Cernunnos au féminin ? Ou bien une divinité distincte qui en partageait les attributs ? (À concevoir comme l’épouse, la fille, la sœur de Cernunnos ?) L’évidence ne nous permet pas de le constater.

Il faut remarquer la singularité d’attribuer à des déesses clairement féminines ce trait si caractéristique des bêtes de sexe masculin. Il s’agit de plus d’un soupçon d’androgynie. Or, l’androgynie divine est un thème récurrent dans la mythologie classique (Minerve guerrière, Diane chasseresse, Apollon à la souplesse féminine, Hermaphrodite fils de Mercure et Vénus...).

L’androgynie est franchement provocatrice chez la statuette un peu grossière illustrée à gauche. Une déesse aux seins nus au-dessus de son bustier fait replier sa juppe pour en sortir la jambe. Sa posture souple (une dérivée lointaine de Praxitèle ?) et l’attribut d’oiseau auraient suffi de faire identifier la déesse comme Vénus... si elle n’avait pas des cornes de taureau à la tête.

Cependant, toutes les déités cornues (tant masculines que féminines) ne sont pas à relier avec Cernunnos. Les cornes sont un motif à connotations de pouvoir ou de bellicosité qu’on retrouve chez plusieurs dieux... et sur les casques des guerriers mortels.


Serpent à tête de bélier

Dieu d’Étang-sur-Arroux
Statue du dieu d’Étang-sur-Arroux — l’image complétée par l’ajout des bois de cerf dont la présence dans l’Antiquité est indiquée par des socles.
(Musée d’archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye. Modification d’une photographie en domaine public, notamment par l’ajout d’un bois de cerf)

L’un des animaux qui accompagnent le plus souvent Cernunnos, c’est une créature fantastique très typique des Celtes gaulois, à savoir un serpent à la tête d’un bélier cornu. Plusieurs exemplaires apparaissent sur les faces du chaudron de Gundestrup. On a vu Cernunnos tenir ce serpent par la gorge ; autrepart, les deux coexistent sans difficulté. Cernunnos peut même donner au serpent de quoi manger ou, comme on voit à droite, laisser reposer à ses genoux deux serpents comme s’ils étaient des bichons endormis. (Ces créatures-là semblent posséder même les sabots antérieurs de moutons.)

Serpent à tête de bélier
Un serpent à tête de bélier du chaudron de Gundestrup.

Cet animal est à relier aux génies gardiens, conçus comme serpents dans la tradition méditerranéenne. La singularité du serpent est de rester en contact presque constant avec la Terre ; il est donc devenu le symbole chthonien par excellence. Les génies figurés comme serpents sont ceux du lieu, donc précisément terrestres.

Ceisiwr Serith associe le serpent à tête de bélier aux dragons amasseurs de richesses (un motif familier depuis l’Europe jusqu’en Inde et en Chine), symbole de la mort, de l’au-delà, du désordre. Serith considère Cernunnos comme le médiateur entre ce désordre chthonien et le bien-être des vivants en même temps que médiateur entre la nature et la culture.[1c] Donc, sur le chaudron de Gundestrup, Cernunnos freinerait le serpent pour libérer la richesse qu’il a accumulée. Cernunnos serait donc l’acteur clé dans un conflit constant entre la prospérité et la mort (à relier peut-être au motif du Jupiter équestre triomphant sur les géants à jambes de serpent ?) Moi, je préfère voir Cernunnos et le serpent à tête de bélier comme des alliés (après tout, on voit parfois Cernunnos nourrir le serpent) dont le rôle est à la fois chthonien et pourvoyant, dans un même et seul paradoxe. Le dieu donnent aux mortels des richesses du monde en-bas, et à la fin nos âmes reviendront à lui.

Dis Pater

« Les Gaulois se vantent d’être issus de Dis Pater, tradition qu’ils disent tenir des druides. C’est pour cette raison qu’ils mesurent le temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. »
       —Jules César (résumant Posidonius)[6]

L’identité du Dis Pater dont Posidonius (à travers César) a fait mention a suscité de vifs débats. En effet, Dis Pater (un nom latin pour Pluton) est un dieu de l’en-bas — en premier lieu de la richesse minérale qui provient du sein de la Terre, mais également des enfers et de la mort. Le fait que c’étaient les druides qui promulguaient la tradition que les Gaulois descendissent de Dis, est à rapporter à la haute importance de la doctrine de l’immortalité de l’âme dans la philosophie druidique.

Des érudits ont souvent suggéré que ce Dis Pater est à identifier à Cernunnos.[7] Ce dernier est caractérisé par une posture qui le met en rapport spéciale avec la Terre ; son compagnon fréquent est le serpent à tête de bélier (également à de fortes associations chthoniennes) ; sur l’autel de Reims, on le voit distribuant des pièces de monnaie (ou bien des grains), donc des richesses provenant du monde en-bas. On a déjà évoqué le rat qui établit le domicile souterrain de Cernunnos. À ces évidences-là, on peut en ajouter une négative : quel autre dieu gaulois avait l’importance de ce Dis Pater qu’on n’a pas déjà identifié autrement ? Certes, l’identification n’est pas certaine. On a d’ailleurs suggéré Silvain Sucellus comme un candidat pour le Dis Pater dont César fait mention.

Pourtant, l’éventuelle disparition de Cernunnos pourrait s’expliquer si l’importance de son culte dépendait de l’enseignement des druides. La croyance en leurs doctrines n’a pas disparu tout de suite — voilà pourquoi on produisait toujours des monuments comme l’autel de Reims pendant l’époque d’Auguste. Néanmoins, les représentations de Cernunnos disparaissent au fur est à mesure de la romanisation (et donc du déplacement définitif de la philosophie druidique). On ne saurait dire la même chose au sujet de Silvain, dont le culte continuait à fleurir tandis que la mémoire des druides s’éloignait.


Notes

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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