DIANAE ABNOBAE : à DIANE ABNOBA

Diane d’Éphèse et de l’Aventin · Abnoba · Lune

Relief
Sublime relief de Diane, trouvé à Waldfischbach-Burgalben. Voici Diane au visage jeune et vital, portant des flèches et accompagnée d’un cervidé (non fini).
(Historisches Museum der Pfalz, Speyer ; IIIe siècle de notre ère)

Chasseresse intrépide, vierge confirmée, déesse lunaire, protectrice des femmes enceintes, Diane a une allure intrinsèque toute propre. En même temps, elle est pour plusieurs raisons une déesse dont l’importance historique se démarque de l’ordinaire. Les Gaulois lui sont très fidèles ; ils identifient à elle les divinités de plusieurs endroits importants, comme Abnoba (déesse de l’éminence dans la Forêt Noire d’où la Danube tient sa source).

Origines, famille, entourage

Le jumeau de Diane est Apollon, qui partage avec elle un talent pour le tir à l’arc, une certaine androgynie, et des associations célestes (à Apollon le Soleil, à Diane la Lune). Leurs parents sont Jupiter et Latone (une déesse très vénérée en Lycie, mais assez peu ailleurs). Le mythe veut que Junon ait interdit à la Terre de fournir à Latone un endroit à accoucher, et que celle-ci devait s’enfuir à Délos — une île qui flottait jusque là sans être ancrée à la Terre.

À la contraire de son frère, Diane choisit une virginité qui sera chez elle proverbiale. Quelques épisodes servent pourtant à relativiser la chasteté de Diane. Une tradition veut par exemple qu’elle aimât le chasseur Orion et allât se marier à lui avant sa mort accidentelle.[1] Des évidences suggèrent aussi que les Latins antiques la considérassent comme la partenaire de Janus. Diane d’Éphèse, un aspect important de la déesse dont on reparlera, représenterait une déesse de fertilité du type déesse-mère anatolienne. Diane s’entoure d’une bande de nymphes qui sont chasseresses vierges, comme elle (elles fréquentent notamment les montagnes d’Arcadie). Diane adopte les habitudes et l’habit des hommes ; elle aime la compagnie des femmes ; si elle n’est pas lesbienne, elle aurait du mal à en convaincre l’assistance d’une manif GLBT.

En Gaule, le culte associe Diane fréquemment à son frère Apollon. On les voit ensemble sur bien des colonnes de Jupiter et des inscriptions. Une inscription à Augsbourg invoque à la fois Apollon, sa parèdre Sirona et Diane.[2] D’autres inscriptions invoquent Diane avec son père Jupiter, avec Minerve,[3] avec la Triade capitoline toute entière, avec Mars, etc. Mais le dieu avec lequel la Diane gauloise semble s’entendre le mieux, c’est Silvain. Comme elle, Silvain patronne les forêts et les lieux sauvages. Leurs cultes partagent aussi un profile social plutôt populaire ; les deux peuvent se manifester en protecteurs du menu peuple. L’autre « collègue » spécial de Diane, c’est Hercule, avec qui Diane Nemorensis partage un jour de fête à Rome (le 13 août) ; les deux président à la force et à la persévérance dans leurs domaines respectifs.

Deux inscriptions en Germanie-inférieure associent Diane également à Némésis — écho peut-être des mythes qui représentent Diane en vengeresse, comme ceux de Niobé ou du sanglier calydonien. (D’ailleurs, la Némésis antique a un caractère plutôt positif ; elle serait, disons, la déesse patronne de Elie Wiesel ou de Human Rights Watch.) Des érudits antiquent identifient Diane à la déesse Lune, une matière à laquelle on revient infra.

Attributs

Diane a parfois un air de garçon ; son jumeau Apollon présente également une image androgyne. Comme lui, Diane se reconnaît par l’arc et les flèches dont elle s’arme. Son animal favori est le cerf, voire plutôt la biche. D’ailleurs, tous les animaux sauvages se trouvent sous sa protection, en particulier les chiens à chasse, les sangliers, les lièvres, les outardes, les abeilles et les poissons. L’arbre qui lui est sacré, c’est le sapin. On lui sacrifiait des cerfs, des chiens et des chèvres.[4]

Diane d’Éphèse

Grande est la Diane des Éphésiens ! [...] Quel est celui qui ignore que la ville d’Éphèse est la gardienne du temple de la grande Diane et de son simulacre tombé du ciel ?
     — Luc, Actes[5]

Le culte de Diane d’Éphèse est d’une importance toute singulière dans le monde méditerranéen. Il a également des conséquences particulières pour la Gaule.

Statue à Éphèse
L’image distinctive de la Diane d’Éphèse. Son corps est couvert de motifs animaux et végétaux ; sur sa poitrine se trouve une multitude de seins (ou bien d’œufs ou de fruits, selon l’interprétation). Une représentation de la fertilité par excellence.
(Efes Müzesi, Éphèse)

Bref, l’Asie mineure (partie asiatique de la Turquie actuelle) est dévouée aux cultes dits des déesses-mères. Les relations que l’on entame avec le monde grec résultent en plusieurs identifications des déesses de ce genre : Cybèle en Phrygie, Vénus à Aphrodisias ... et Diane à Éphèse. Or, Éphèse se trouve sur la côte égéenne d’Asie mineure dans la région d’Ionie. Plein de villes d’éclat s’y trouvent (Milète, Samos, Smyrne, Priène, Didymes, Téos), mais aucune ne possède de sanctuaire qui puisse rivaliser à celui de Diane à Éphèse. L’Artémision est devenu l’une des sept merveilles du monde. La déesse y est adorée sous une forme singulière, couverte de seins et de petits animaux. Elle connaît un prestige local sans paire, ce qui s’étend évidemment à Phocée, qui se trouve peu au nord.

C’est ainsi que les Phocéens, venus s’installer à Marseille, y ont établi le culte de Diane d’Éphèse. Il s’agirait sans doute de l’une des premières divinités hellénistiques que les Gaulois auraient pu bien connaître. Les contacts commerciaux, les liens politiques, ont sans doute gagné pour la Diane d’Éphèse une renommée importante parmi les peuples des alentours de Marseille comme de l’intérieur. (Comparons l’impression analogue que Minerve a suscité chez Catumandus.)

Plusieurs siècles plus tard, des peuplades armées gauloises ont fait irruption dans le monde hellénistique d’Orient, s’établissant en Asie mineure en l’an 278 avant notre ère pour devenir ce que nous appelons les Galates. Ils y adoptèrent volontiers la religion des peuples conquis (Phrygiens, Grecs, éléments descendus des Hittites), et notamment les cultes des déesses-mères anatoliennes. Selon Plutarque, les Galates « adorent Diane plus que tout autre dieu ». La princesse galate Camma était prêtresse de Diane ; c’était même devant l’autel de Diane que Camma s’est vengée de la mort de son mari par un meutre-suicide.[6] En observant un tabou religieux, les Galates de Pessinonte — lieu saint du culte de Cybèle — ont même renoncé à la consommation du porc[7] (une denrée principale des Gaulois d’Europe — et pas seulement d’Obélix !).

Déesse de l’Aventin

La Diane italique est dotée de la même mythologie que son homologue grecque Artémis, avec quelques spécificités locales. La fête principale de Diane à Rome, observée le 13 août, s’appelle les némoralies après le lac de Nemi dans le territoire de la ville d’Aricia. Il s’agit là d’un pittoresque lac volcanique doté d’un sanctuaire très prestigieux. Grâce à cet ensemble, les Romains parlent souvent de Diana Aricina ou Diana Nemorensis.

À Rome, Diane possédait un temple sur l’Aventin. C’est un des temples les plus importants à Rome en raison de son âge, de son emplacement enviable et de son influence en province. La situation de l’Aventin en face du Palatin en a fait un lieu de refuge traditionnel pour les plébéiens. Le temple a été construit avec la participation des peuples latins alliés des Romains, et par la suite on a pris ses règlements pour modèle dans d’autres temples, comme celui dédié au numen d’Auguste à Narbonne.[8]

Ces deux lieux de culte — l’Aventin et le lac de Nemi — montrent une Diane protectrice des réfugiés. La plèbe s’est réfugiée sur l’Aventin en 449 avant notre ère ; il s’agissait d’un espèce de grève générale avant la lettre. En outre, le prêtre de Diane au lac de Nemi était un esclave fugitif ; le nouveau réfugié devait tuer au combat le prêtre existant pour le supplanter et devenir ainsi le nouveau rex nemorensis (« roi de Nemi »).

Relief (colonne de Jupiter)
Relief de Diane sur la colonne de Jupiter à Arlon.
(Musée archéologique luxembourgeois, Arlon)

Épithètes

Les Gaulois accordait fréquemment à la déesse le qualité d’Augusta ; les Bretons l’ont même appellée regina dans une inscription.[9] On pourrait envisager un lien entre Diane et la déesse gauloise Rigana, qu’on connaît grâce au mot celtique rigani rosmertiac.[10] L’autre adjectif que les épigraphies attribuent fréquemment à Diane, c’est sancta (ce qui n’est pas le cas chez tous les dieux). Les lettrés l’appelaient aussi Phœbé, Cynthia, Latonia.

Je compte quelques 85 inscriptions en son honneur en Gaule et 13 en Grande-Bretagne. La plus grande concentration, c’est en Germanie-supérieure où on trouve 35 inscriptions, y compris les deux dédiées à Diane Abnoba (vide infra). Dans les provinces germaniques, on a souvent érigé des autels ou des inscriptions en l’honneur de beaucoup de divinités à la fois ; j’en trouve cinq où figure le nom de Diane. Sept inscriptions invoquent Diane avec Silvain, contre quatre avec son propre frère Apollon. La complémentarité des fonctions de Diane et de Silvain a dû frappé les Gaulois. Une inscription de ce genre à Artigue (Haute-Garonne) invoque également les « Dieux des montagnes ».[11]

Diane Abnoba

Patronne de la chasse, des animaux sauvages, Diane est évidemment chez elle dans la Forêt Noire, où on lui consacre un culte spécial. En effet, l’épithète indigène qu’on y trouve est Abnoba, qui fait d’elle la déesse éponyme de l’éminence où se trouve les sources de la Danube. Des inscriptions sont dédiées à Diane Abnoba à Badenweiler, à Mühlenbach et à Stettfeld. Selon Ptolémée, ce seraient aux monts Abnobaei où se trouvent les sources de la Danube,[12] qui, dans l’occurrence, se situent dans l’actuel arrondissement de Forêt-Noire–Baar (Bade-Wurtemberg). D’autres inscriptions honorent la déesse Abnoba, sans l’identifier à Diane, à Alpirsbach, Bad Cannstatt, Pforzheim et Waldmössingen.

Leurs voisins à Wiesbaden présentent un autre aspect de Diane, à savoir Diane Mattiaca. Or, la nation établie sur place et dont le chef-lieu est Wiesbaden, ce sont les Mattiaques. La ville même se nomme Aquae Mattiacorum ; l’appellation Diane Mattiaca est donc à interpréter comme « Diane la wiesbadenaise ».

Diane–Lune–Hécate

Regina nemorum, sola quae montes colis
et una solis montibus coleris dea,
conuerte tristes ominum in melius minas.
O magna siluas inter et lucos dea,
clarumque caeli sidus et noctis decus,
cuius relucet mundus alterna uice,
Hecate triformis, en ades coeptis fauens.
« Ô reine des bosquets, qui seule fréquentes les montagnes
et qui aux montagnes solitaires es adorée comme l’unique déesse,
que tu convertisses ces mines tristes et sinistres.
Ô grande déesse des bois et des forêts,
clair orbe du ciel aussi, gloire de la nuit,
dont les rayons rallument le monde une fois encore,
Hécate aux trois formes, favorisant ce même autel. »
     — Sénèque, Phèdre, ll. 406-412.

Il est banal d’associer Diane à la lune, mais la réalité est un peu plus complexe. Sur le plan iconographique et mythologique, Dea Luna peut être une déesse distincte. Ses attributs sont la lune croissante et parfois le chariot. Comme son frère le Dieu Soleil, elle peut réclamer une ascendance plus ancienne que Jupiter même. Cependant, il y a un avatar de Diane qui est figurée en déesse-lune, et qui forme une trinité avec Hécate et Dea Luna, comme dans le passage de Sénèque ci-dessus. La spéculation philosophique a mis en valeur cette identification. Saloustios, par exemple, a voulu identifier tous les planètes et les éléments aux douze Olympiens, et c’est évidemment à Diane qu’il a identifié la Lune et à Apollon le Soleil.

Les « trois formes » de Diane–Lune–Hécate peuvent correspondre aux phases de la lune (pleine, croissante, nouvelle). Hécate, grâce à ces associations ténébreuses, devient la déesse favorite des sorciers grecs et romains, invoquée la nuit et aux carrefours pour effectuer la magie noire. Son attribut est la torche.

Toutes les sociétés connaissent des pratiques magiques (oui, même l’Occident moderne), et dans un régime polythéiste où toute activité humaine se trouve sous l’égide d’une divinité ou d’une autre, il va de soi qu’il existe des « dieux infernaux », invoqués par les méchants, qui président à la sorcellerie. Les Gaulois ont adopté la pratique romaine d’inscrire des malédictions sur des tablettes en plomb (les défixions), dont certaines survivent jusqu’à nos jours. Aucune de ces tablettes n’invoque jusqu’ici Hécate ; pourtant, celle-ci n’est pas inconnue en Gaule. Une inscription apparemment innocente commémore l’acquittement d’un vœu à la faveur de Mercure le Vosgien et d’Ecate (sic) au Donon.[13] Le culte d’Hécate ne semble pas avoir été spécialement lié à la magie en Gaule.

Conclusions

Si le rôle de Diane comme guérisseuse n’est guère évidente en Gaule, nul ne peut nier l’importance qu’on lui accordait en d’autres domaines. Les termes d’« auguste », voire de « reine », attestent de son haut statut. Elle préside comme ailleurs à la chasse, aux bois sauvages et aux éminences comme celle de la Forêt-Noire. Les Gaulois ont suivi, du moins à Narbonne, les règlements du temple de Diane à l’Aventin, et ils ont honoré la déesse (avec Hercule) le 13 août, jour des némoralies. Non moins ont-ils connu et adoré la déesse d’Éphèse, déesse de la fécondité à l’anatolienne.


Références

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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