I·O·M DOLICHENO :
au JUPITER très-BON, très-GRAND de DOLICHÈ

Teshub/Tarhun · Ba‘al Hadad · I·O·M Héliopolitain · Junon la Reine Dolichénienne · Castores · Soleil, Lune, l’Aigle

Statue
Représentation de Jupiter Optimus Maximus Dolichenus en empereur triomphant, la bipenne à la main droite, le foudre à la gauche. Le taureau — monture habituelle du dieu — se trouve ici à son pied, apparemment vaincu.
(Museum Carnuntinum, Carnuntum ; modification d’une image de Matthias Kabel, licence Creative Commons)

Le Jupiter de Dolichè était l’objet du premier grand culte « oriental » au mystères du monde romain. Avant celui de Mithras, le culte de Jupiter Dolichénien s’est répandu dans les milieux militaires et commerciaux depuis une bourgade syrienne provinciale à tous les coins de l’Empire. La popularité de Jupiter Dolichénien (pour l’essentiel un phénomène des IIe et IIIe siècles[1]) aurait devancé celles de toutes les autres divinités orientales sauf Mithras.[2] Le culte était très actif dans la Germanie-supérieure et a laissé plusieurs traces autre part dans les Gaules.

Avant d’entrer dans plus de détails, il faut distinguer le Jupiter de Dolichè de son homologue olympien familier. Malgré les convergences, Jupiter Dolichénien est un personnage différent du dieu du Capitole.[3] Il s’habille normalement en empereur combattant, debout sur le dos d’un taureau ; on l’honore surtout comme conservateur du cosmos.

Le culte de Jupiter dolichénien va entamer des liens étroits avec ceux d’Isis et de Sérapis, de Mithras, et du Soleil Invaincu.

Origines

Le berceau antique du culte, c’est la ville de Dolichè (voir la carte). À cheval de la frontière entre la Syrie et l’Asie mineure, Dolichè était une fois un carrefour important du pays de Commagène. Les affinités historiques de la ville sont peut-être plus anatoliennes que sémitiques, mais représentent tout de même un mélange des deux influences. Aujourd’hui, elle se trouve en Turquie où elle s’appelle Dülük.[4]

C’est le dieu Teshub qui va rendre Dolichè célèbre. Cette divinité hourrite assume beaucoup de noms au fil des siècles : Tarhun pour les Hittites, Hadad soit le Ba‘al de Dolichè soit Ba‘alshamîn pour les Syriens, et enfin Zeus et Jupiter.[2]

Dans la mythologie hittite, l’exploit le plus notable du Dieu céleste des orages, c’est sa campagne tortueuse contre le serpent (illuyanka). Le serpent, après avoir été vaincu du dieu des orages, recourt à la trahison pour en arracher les yeux et le cœur. Le dieu des orages engendre un fils qu’il envoie épouser la fille du serpent ; le fils demande les yeux et le cœur de Tarhun comme dot. Le fils rend au dieu des orages ses organes, puis, quand ce dernier recouvre sa force, il tue le serpent (et son fils en même temps).[5] Le triomphe de Tarhun, c’est celui des cieux sur les enfers, de l’éternité sur la temporalité terrestre. On perçoit évidemment d’autres formes de ce mythe dans les combats des Olympiens contre les monstres nés de la Terre (et surtout les géants aux jambes de serpents)... aussi bien que dans le motif gaulois d’un Jupiter équestre terrassant un géant anguipède.

Mont Casius
Le Mont Casius, demeure sacrée de Ba‘al Hadad–Zeus dans la mythologie ougaritique comme dans le culte hellénistique.
(Modification d’une image d’Anthiok, licence Creative Commons)

Dans la mythologie ougaritique, Ba‘al Hadad devient roi des dieux, mais il doit d’abord défaire son frère Yam (dieu de la mer) et puis son autre frère Mot (seigneur des morts). Ce dernier s’est fâché contre Ba‘al en raison de la victoire du dernier sur le serpent Lotan[6] — un écho, peut-être, du combat entre Tarhun et illuyanka... La mythologie ougaritique reconnaît le Mont Casius (Mont Hazi soit Mont Ṣapān) comme le domicile sacré de Ba‘al Hadad, ce qui se confirme dans les textes akkadiens et hébreux ; aussi identifie-t-on le dieu comme Zeus Casios et Ba‘al Ṣapān.[7] Le Mont Casius se trouve à quelques 200 km de Dolichè près de l’embouchure de l’Oronte (il s’appelle aujourd’hui Keldağ en turc et Djebel el-Aqra‘ en arabe). On y allait prier au dieu et recevoir des conseils de lui dans une vision ; parmi les princes qui font ce pèlerinage, on compte Séleucus Nicator, le divin Hadrien et le divin Julien. Un autre lieu clé dans le culte de Ba‘al Hadad, c’est Héliopolis, soit Baalbek au Liban, site d’un prestigieux temple de Ba‘al Hadad. Certaines inscriptions romaines en l’honneur de Jupiter Optimus Maximus Dolichenus reconnaissent sa parenté, voire son identité, avec ce dieu qu’on honore comme Jupiter Optimus Maximus Heliopolitanus... On y reviendra infra.

À côté de Tarhun/Ba‘al Hadad, on trouve une parèdre redoutable. Il s’agit chez les Hittites de la déesse-soleil d’Arinna (déesse principale de cette nation), que la reine hittite Puduhepa salue ainsi : « Reine de tous pays ! Dans le pays de Ḫatti, tu assumes le nom de déesse-soleil d’Arinna, mais quant au pays que tu a fais (celui) de cèdres, tu y assumes le nom de Ḫebat » (Hebat est une déesse-mère hourrite).[8] La compagne habituelle de Ba‘al Hadad, c’est Atargatis,[9] une importante déesse connue également comme Dercéto, et qu’on reconnaît par sa représentation parfois avec le corps d’un poisson. Elle dispose d’un important sanctuaire à Hiérapolis Bambyce (à 90 km au nord-est d’Alep et à 100 km au sud-est de Dolichè). C’est d’elle que Lucien de Samosate traite dans son œuvre De deâ Syriâ. C’est donc normal qu’on trouve Jupiter dolichénien (soit Teshub/Hadad dans une forme romanisée) accompagné d’une déesse importante ; dans l’occurrence, celle-ci s’appelle Iuno Regina (Dolichena).

Double statuette
Statuette de Jupiter dolichénien (gauche) debout sur son taureau et de Junon la Reine (droite) sur sa biche. La bipenne et le foudre de Jupiter ont disparu, mais il reste toujours le sceptre et le miroir (ou bien la patère ?) de Junon. (On remarque que l’animal de Junon — identifié normalement comme une biche — se ressemble presque à une chamelle voire à une ânesse. Cependant, les sabots sont clairement fendus.)
(Römisch-Germanisches Zentralmuseum, Mayence)

Représentation

Jupiter dolichénien porte l’habit d’un imperator militaire, avec les armures décorées, l’égide, et parfois une glaive à la ceinture. Cependant, ses attributs distinctifs, ce sont le labrys ou bipenne (qu’il tient à la main droite) et le foudre (à gauche). Le foudre, c’est normal pour le Jupiter classique ; en même temps, il nous rappelle le dieu des orages hittite.

L’élément le plus original de sa représentation, c’est qu’il se tient le plus souvent debout sur le dos d’un taureau. Le taureau est aussi un animal familier de Tarhun ; on pourrait même le mettre en rapport avec le père adoptif de Ba‘al Hadad, à savoir El, le Cronus sémitique qu’on appelle dans la mythologie ougaritique comme « le Taureau »[6] (et qui devient le Dieu d’Abraham soit Dieu le père pour les chrétiens). Malgré la supériorité évidente de Jupiter par rapport au taureau, ils semblent bien s’entendre — il n’y a aucune trace de la violence de la tauroctonie, scène emblématique du culte de Mithras...

Comme d’habitude pour les aspects de Jupiter, on le représente en homme mûr, barbu, assuré. Mais à la différence de sa représentation classique, Jupiter dolichénien porte normalement une bonnet phrygien et des braies, qui servent à l’identifier comme « oriental ».[2]

Junon la Reine dolichénienne

Comme le Jupiter du Capitole est accompagné de Junon la Reine, le Jupiter de Dolichè a lui aussi une parèdre que les inscriptions dénomine Junon la Reine elle aussi.

L’iconographie et le caractère de Junon dolichénienne diffèrent sensiblement de ceux de ses précurseuses de Proche-Orient. Les poissons et les colombes de Dercéto sont absents ; surtout, rien n’y suggère les rites orgiastiques ni l’auto-castration pratiqués en l’honneur de la déesse syrienne à Hiérapolis Bambyce. Au contraire, Junon dolichénienne se comporte modestement à côté de son mari. (Nash-Williams attribue la modération du culte de Jupiter et Junon dolichéniens à l’austérité relative de la religion hittite.[10]) Vêtue d’une longue robe, elle a à la main droite un miroir et à la gauche un sceptre. À l’opposé de Hebat, qui s’entoure de lions, Junon dolichénienne est montée sur une biche. Sa posture parallèle celle de son époux par rapport au taureau.

Relief de Waisenberg
Relief découvert en 1869 dans les ruines du château fort de Waisenberg dans l’actuel Land de Carinthie. Le couple divin se tiennent debout sur leurs montures préférées : à Jupiter le taureau, à Junon la biche. Autour d’eux se voient le Soleil, la Lune, et l’Aigle céleste.
(Modification d’une image de Willi04, licence Creative Commons)

Le Soleil, la Lune... et l’Aigle

Les images de Jupiter et Junon dolichéniens se complémentent par celles de deux divinités cosmiques, Sol et Luna, qu’on trouve normalement dans les deux coins supérieurs de la scène dolichénienne. Le dieu Soleil se reconnaît par sa couronne rayonnée, la déesse Lune par les cornes d’une lune croissante. Une troisième figure y est étroitement liée, à savoir l’Aigle céleste. Motif commun des iconographies classique et proche-orientale, l’Aigle de Jupiter tient souvent le foudre dans ses griffes. En raison de sa vitesse, de sa vision et de sa violence subite, il symbolise « la puissance céleste ».[11] C’est d’ailleurs sur les ailes de l’Aigle que l’âme divinisée monte aux cieux...

Les Castores

Une paire de personnages masculins figure souvent dans les images dolichéniennes. Il s’agit des Castores, représentés soit comme les Dioscures classiques (c.-à-d. comme des lutteurs jumeaux, flanqués de chevaux, armés de lances et portant des bonnets phrygiens) soit quasi comme caryatides, des piliers en forme humaine. P. Merlat caractérise les Castores comme « dieux-piliers stabilisateurs » qui symbolisent les deux hémisphères du sphère céleste.[12] Voir l’exemple sur la plaque de Heddernheim infra.

Les mystères

Les adeptes du Jupiter de Dolichè se réunissaient assister à une série de cérémonies, sans doute de nature théurgique, qui se procédaient selon les grades d’initiation progressive. On se permet infra de spéculer un peu sur sa portée possible. Je constate seulement que si les mystères dolichéniens traitaient de la mythologie orientale — les combats victorieux du dieu contre le serpent, le dieu des Enfers, etc. — probablement que ces thèmes appartenaient à des grades basses ou intermédiaires, et qu’on en enseignait une signification ésotérique. Les figurations exotériques représentent Jupiter dolichénien armé à la bipenne et en armure, mais il n’y a pas de trace, je crois, de son ennemi.

Outre les secrets que les initiés recevaient au cours de leur travail régulier aux mystères, le dieu révélait souvent sa volonté par des rêves. On trouve bien des inscriptions ressortissant ex uisu (d’une vision) ou ex iussu dei (de l’ordre du dieu).[13]

Main en bronze
Figuration en bronze d’une main ouverte, symbole votif de l’œuvre omniprésente et de la bénédiction du dieu. Le dédiant, selon l’inscription, est un centurion des Bretons guruedenses. Heddernheim, première moitié du IIIe siècle.
(Römisch-Germanisches Zentralmuseum, Mayence)

Comme c’est normal pour les mystères initiatiques, l’organisation du culte de Jupiter dolichénien est hiérarchique. Nash-Williams identifie les grades des initiés (qui s’appellent fratres) ainsi, de haut en bas : notarius ou scriba (scribe), pater candidatorum (père des « candidats »), patroni et sacerdotes (patrons et prêtres), candidati (candidats), principes huius loci (princes de ce lieu), curator templi (sacristain), lecticarii dei (porteurs [de l’image du] dieu), et colitores (culteurs ordinaires).[13] Quelques-uns de ces offices doivent cependant être des fonctions spécialisées (prêtre, sacristain, porteur du dieu) plutôt que des grades initiatiques.

Le culte dolichénien aurait au début été promulgué par les négociants syriens et les soldats auxiliaires originaires de Commagène (la province où se trouve Dolichè). Il se diffusait ensuite parmi diverses unités de l’armée romaine tout le long de la Danube, de la limes germanique (notamment en Germanie-supérieure) et du mur d’Hadrien en Grande-Bretagne (où sa popularité ne serait pas dépassé même par le culte de Mithras).[10] V. E. Nash-Williams constate que les dévots de Jupiter dolichénien appartenaient aux rangs inférieurs de l’armée : on n’y voit guère de hauts officiers ni de grands responsables de la bureaucratie impériale (à la contraire du culte de Mithras, par exemple).[1] Des civils l’adoraient aussi. En dehors de Pannonie et de Norique, c’est à Rome où on trouve le plus grand nombre d’inscriptions en son honneur.[14]

Les temples qu’on construisait en l’honneur de Jupiter dolichénien étaient souvent petits, mais dotés de chapelles intérieures richement décorées et parfois de triclinia où les dévots pouvaient partager un repas avec le dieu. L’équipage des temples comprenait des bassins et parfois des puits, des cloches ou gongs, et des lampes.[13]

Nash-Williams identifie six types d’offrandes au Jupiter de Dolichè : les sculptures ; les figurines (qui peuvent représenter d’autres divinités — il cite Diane, Apollon et Silvain) ; les plaques en bronze argenté ; les représentations stylisées des lys en argent (il s’agirait de la fleur sacrée au dieu dolichénien, un motif qui ressemble aussi aux représentations hittites du foudre) ; les mains droites ouvertes en bronze ; et les tablettes en pierre inscrites des lettres de l’alphabet.[15]

Ex-voto en métal
Une plaque en métal — don votif caractéristique du culte du Jupiter de Dolichè — trouvée à Heddernheim. Le dieu, au dos du taureau, est armé de la bipenne, du foudre et d’une glaive ; une Victoire le couronne, pendant que le Dieu Soleil brille en haut. En bas, voilà la Junon de Dolichè montée sur sa biche et flanquée des Castores, de la Lune et du Soleil. Junon porte une tiare isiaque et tient un sistre — les deux sont emblèmes d’Isis.
(Römermuseum Osterburken ; modification d’une image de DerHexer, licence CC BY-SA 3.0)

Synthèse des cultes orientaux

Le culte de Jupiter dolichénien n’est pas étranger aux divinités des autres mystères orientaux. Il y avait même un effort de supplanter ces autres cultes en absorbant leurs dieux.[16] Les temples du dieu dolichénien se trouvent souvent à proximité des mithraea[13] ; les inscriptions invoquent souvent le Soleil Invaincu à côté du dieu syrien[14] ; il arrive même que Junon dolichénienne, par exemple, partage les attributs d’Isis (voir la plaque de Heddernheim, à gauche). Pour P. Merlat, certains monuments de Rome et de Heddernheim sont l’évidence d’un syncrétisme qui aurait permis au culte dolichénien de réunir en soi le culte populaire de Sérapis et d’Isis. [16]

J’offre pourtant une interprétation de telles évidences légèrement différente de celle de Merlat. Ce dernier affirme que le Soleil et la Lune représentent « l’éternité » ; moi, je préciserais qu’il s’agit là de la perennité, et donc du passage du temps qui se mesure par les jours et les années solaires non moins que par les mois lunaires. Or, l’éternité est un concept qui transcende le temps : trois vaut trois éternellement, sans référence à la saison ni aux circonstances. Si nous acceptons le constat de Merlat que les Castores représentent l’espace (ils seraient les piliers jumeaux des deux hémisphères du monde),[12] eh bien, nous avons là les représentations du temps et de l’espace. Jupiter dolichénien, il est maître de l’éternité et conservateur du cosmos ; il est donc normal qu’il s’entoure des symboles de tout ce qui lui appartient. Je suppose que Silvain évoque lui aussi l’espace, qu’Apollon et Diane rappellent respectivement le soleil et la lune, tandis que Mithras représente, pour ainsi dire, « l’espace » au-delà de l’univers. (On accordait peut-être un rôle spécial à Mithras et à son proche allié, le Dieu Soleil, en tant qu’exécuteurs céleste et terrestre des projets de Jupiter dolichénien.) Quel serait alors le rôle de Sérapis et d’Isis dans cette iconographie ? Il serait semblable, je crois, à celui de l’Aigle. Merlat interprète ce dernier comme symbole de la « puissance céleste », mais pour les Romains de l’époque impériale, il suggèrerait plus précisément l’immortalité. L’âme, rappelons-nous, monte aux cieux sur le dos d’un aigle lors de l’apothéose. Or, le cycle mythique de Sérapis et d’Isis concernent surtout et avant tout la vie, la mort, la résurrection. D’ailleurs, c’est précisément avec l’Aigle qu’on trouve les représentations dolichéniennes de Sérapis et d’Isis (figure 1 de Merlat). Ainsi perçoit-on dans l’iconographie dolichénienne le temps, l’espace, la vie et la mort. Tout, en somme, se réconcilie chez Jupiter dolichénien, qui les dépasse le tout.

Inscriptions

Les inscriptions révèlent un culte étroitement, mais pas exclusivement, lié à l’armée romaine. Il est donc le plus actif dans les Germanies, les provinces dominées par les légions. Si on ne trouve que 3 inscriptions en Germanie-inférieure, deux d’entre elles attestent la restitution de temples à Cologne et à Xanten tandis que la troisième est dédiée par un prêtre dolichénien à Rigomagus. La pénétration des mystères dolichéniens était bien établie en Germanie-supérieure : on trouve des concentrations d’inscriptions à Stockstadt-am-Main, à Heddernheim, à Mayence (pour un total de 30 inscriptions dans la province). Parmi les dédiants en Germanie-supérieure, on remarque les autorités civiles de Wiesbaden (qui y ont restitué un temple), un négociant (inscription datée de l’an 217) et bien des soldats. Ces derniers représentent des Syriens mais aussi un centurion breton, plusieurs Aquitains et des Rétiens. Les monuments qui précisent l’an de leurs dédications datent pour l’essentiel de l’ère de Commode et des Sévères. Quant aux autres provinces gauloises, elles ne livrent que 4 inscriptions dolichéniennes (2 en Gaule belgique, 2 en Gaule narbonnaise) ; à Tongres, on en trouve une dédiée par une femme.[14] Si le culte du Jupiter de Dolichè est dominé par les hommes — notamment grâce à sa diffusion dans l’armée — il n’exclut évidemment pas les femmes.

Beaucoup d’inscriptions associent le culte dolichénien à « l’honneur de la maison divine » (c.-à-d. de la maison impériale) ou prient pour le salut de tel-ou-tel empereur. Citons un exemplaire de la Grande-Bretagne, où un centurion acquitte son vœu « à Jupiter Optimus [Maximus Dolic]hénien et aux numina des Auguste, pour le salut de l’Empereur César T. Élius Hadrien Antonin Auguste le Pieux, père de la patrie, et (encore pour le salut) de la légion II Augusta ».[17] Telles expressions de patriotisme, de loyauté et d’esprit de corps sont très typiques des inscriptions militaires en faveur du dieu de Dolichè. On trouve 23 inscriptions dolichéniennes en Grande-Bretagne. À Corbridge (une base arrière du mur d’Hadrien), un centurion de la légion VI érige — par l’ordre du dieu — un autel « à Jupiter Éternel Dolichénien », puis, plus en bas, « et à la céleste Brigantia et à Salus ».[18] Voilà un exemple frappant des contacts culturels et cultuels qui étaient possibles dans l’Empire romain polythéiste. Sous l’ordre d’un dieu de Commagène, on honore sur un seul autel le dieu même, une déesse bretonne indigène et une autre typiquement romaine.

Il convient d’ajouter qu’une des unités de l’armée romaine où l’on adoptait le culte dolichénien à l’extérieure de la Gaule, c’est un corps de cavalerie largement gauloise, les Equites singulares Augusti. Ils ont laissé à Rome 3 inscriptions relatives au culte dolichénien, dont l’une atteste la dédicace d’un petit sanctuaire (aedicula) avec une salle à banquet (triclinium) ; une autre (un bas-relief) est dédié au Soleil Invaincu par un prêtre du dieu dolichénien.[19]

Carte
Géographie de Jupiter Dolichénien : les grands sanctuaires de Dolichè (nord) et Héliopolis (sud) sont à peu près équidistants de la demeure du dieu sur le Mont Casius. Quant à la parèdre du dieu, elle dispose d’un sanctuaire important à Hiérapolis Bambyce.
(© OpenStreetMap contributors, Open Database License, CC BY-SA)

Jupiter héliopolitain

Tandis que le culte de Jupiter dolichénien se répand jusque dans les contrées de l’Ouest les plus éloignées, l’Orient s’attache plutôt à Jupiter héliopolitain.[14] Il s’agit là de la forme libanaise de la même divinité, Ba‘al Hadad (donc on s’attend aux caractéristiques sémitiques sans syncrétisme hittite/hourrite). Dans les Gaules, les Germanies et la Grande-Bretagne, je trouve 3 inscriptions en l’honneur de Jupiter héliopolitain (attestation de sa faible diffusion hors l’Orient). Celle laissée à Nîmes nous fournit le plus de détails : le dédiant est un citoyen romain de la maison d’un primipilaire (centurion de haute grade) de Beyrouth. Il acquitte son vœu en faveur de Jupiter Optimus Maximus Heliopolitanus... et de Nemausus, dieu titulaire de la ville.[20] Voilà encore un exemple de la juxtaposition d’un culte oriental avec une divinité gauloise. Le dieu celtique auquel la ville appartient peut « rencontrer » le dieu sémitique du pays natal du dédiant, sans jalousie ni confusion ; ils semblent même avoir collaboré dans la matière de ce vœu (quelle qu’en soit la nature).

Si l’inscription bretonne à Jupiter héliopolitain ne nous dit pas grand-chose, celle de Germanie-supérieure conserve peut-être la mémoire d’un autre rencontre intéressant de ce genre. L’inscription germanique est de Zellhausen dans la Hesse actuelle. Les dédiants sont un groupe de personnes appartenant à la maison d’un officier (praefectus cohortis I Aquitanorum) ; ils ne sont pas tous citoyens romains. Les divinités honorées sont Jupiter Optimus Maximus Heliopolitanus, Vénus Felix et Mercure Auguste. Le milieu est germanique ; les personnes en question ont évidemment des affinités pour le panthéon syrien ; ce sont majoritairement des civils qui servent une unité militaire aquitaine.[21] Si l’appellation « Mercure Auguste » n’aurait guère semblé étrange à Lyon, l’ensemble de divinités rappelle la triade honorée à Baalbek, à savoir Jupiter–Ba‘al Hadad, ‘Athtart–Vénus et un jeune dieu masculin identifié à Mercure ou parfois à Bacchus.

Conclusions

Les noms de Mithras et d’Isis ont gardé une certaine présence dans le discours public ; même leurs images restent relativement familières. Par contre, Jupiter dolichénien est presque totalement oublié. Une raison pratique de cela est précisément que le dieu hourrite a assumé en latin le nom d’un dieu olympien des plus célèbres. Si ce choix le condamne à la confusion assez générale (sinon à l’obscurité), c’est en même temps un geste théologique important. Teshub, Tarhun, Ba‘al Hadad, Ba‘alshamîn, ce sont bel et bien les noms d’un Jupiter, oui : roi des dieux, maître céleste de l’orage, dieu à l’aigle. Mais d’un Jupiter spécifique, conservateur éternel de l’univers, qu’il faut comprendre comme le plus profond de tous, doué d’une signifiance que les masses sont destinées à ignorer, mais que l’union mystique peut révéler.... Pour ses dévots, Jupiter a la capacité de conserver l’univers parce qu’il comprend et qu’il transcende l’univers. Son iconographie le représente en maître du temps et de l’espace, de la vie et de la mort : un dieu hypercosmique et éternel. Les anciens secrets du culte — reçus des Syriens qui les ont hérités des Hittites — devaient conduire les âmes des fidèles à s’unir au dieu pour transcender eux aussi ce monde de phénomènes passagers.


Références

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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