HERCVLI SAXSANO : à HERCULE des ROCHERS

Relief d’Hercule
Relief d’Hercule sur la colonne de Jupiter à Arlon
(Musée d’archéologie, Arlon)

Hercule jouit d’une popularité durable. Sa force surhumaine, la fortitude et la hardiesse dont il fait preuve à tant de reprises, la tragédie de sa vie mortelle et enfin son sort heureux comme dieu à Olympe — toute cette mythologie l’a rendu irrésistible aussi bien pendant l’Antiquité que de nos jours. C’est un parangon de la résistance courageuse et persévérante... et il triomphe.

Les Gaulois avaient des raisons particulières pour leur attachement à ce héros. Ils associaient Hercule à de nombreux récits locaux, car il était supposé d’être passé par la Gaule pendant l’une de ses douze labeurs (la rafle du bétail de Géryon). C’est ainsi que les villes d’Autun, d’Alésia et de Nîmes s’affirmaient comme les fondations d’Hercule[1] et que les Lépontiens vantaient leur descente de ses compagnons.[2] Pendant son séjour, Hercule aurait eu des liaisons amoureuses avec plusieurs princesses indigènes, dont les fils sont, selon la version, Celtos, Galatos et/ou Ibérus, les ancêtres éponymes des Celtes, des Galates et des Ibères.[3] Le passage d’Hercule à travers la Gaule reliait donc ces provinces au monde gréco-romain dès la plus haute antiquité. En outre, les Gaulois devaient admirer Hercule comme incarnation de la force et de l’ardeur spontanée si chères au cœur celtique, si on peut en croire le stéréotype des Anciens.

Mais ce ne sont guère les seules vertus attribuées au grand héros. Lucien de Samosate met dans la bouche d’un Gaulois érudit l’exégèse d’une image d’Ogmios, glosé comme un Hercule gaulois, comme le patron de l’éloquence. Outre sa force physique, Ogmios/Hercule est capable d’enchaîner les gens par la force de ses mots. L’image représente en effet Ogmios comme un Hercule âgé menant des personnes à l’apparence contentée par des chaînes qui sortent de la bouche du dieu. L’éloquence est, selon le stéréotype, elle aussi une valeur très appréciée des Celtes. Des pièces de monnaie osismiennes (voici des exemplaires : a, b, c) semblent confirmer l’historicité de l’image décrite par Lucien. Elles représentent sur l’avers la tête d’un dieu à la langue duquel plusieurs petites têtes humaines sont rattachées par des cordes. Ce même Ogmios (latinisé ici en Ogmius) peut exercer sa force à des fins plus méchantes, à en croire deux defixiones laissées à Bregenz en Rétie (actuel Vorarlberg). Ces tablettes à malédiction appellent au dieu de frapper les sinistrés à des maux jusqu’à la mort, dans l’un cas, et à la stérilité et au célibat perpétuel, dans l’autre.[4]

Statuette de Géryon
Statuette de Géryon, dont la défaite par Hercule avait des conséquences des plus importantes pour les Gaulois
(Œuvre étrusque, Musée des Beaux-Arts, Lyon)

Les inscriptions en l’honneur d’Hercule ne sont pas spécialement abondantes en Gaule. Pourtant, son image se trouve bien souvent, et notamment sur les colonnes de Jupiter monumentales qui sont typiques de la région rhénane.

Outre Ogmios, un avatar herculéen fréquent en Gaule est Smertrios, dont le nom est connu par le Pilier des nautes (Notre-Dame de Paris).[5] Une autre inscription est dédiée à « [D]is Smert[rius] Auguste » à Klagenfurt en Norique (actuelle Carinthie).[6] Il y avait un sacerdoce en l’honneur du « dieu smertulitain » à Chalons-en-Champagne.[7] L’épithète Smertulitanus s’est rattaché aussi à Mars à Möhn ;[8] le relief d’Ancamna à Freckenfeld représente Mars Smertrius avec la massue typique d’Hercule. L’ambiguïté de l’identification, ici à Hercule, là à Mars, est naturelle compte tenu de la fonction des deux comme des protecteurs, actifs et forts.

Cependant, on invoque le plus souvent Hercule Saxanus (ou Saxsanus, selon une faute d’orthographe typiquement gauloise) dans les régions rhénane et danubienne. Cet épithète n’est pas d’origine celtique ; on le comprend tout simplement comme un adjectif latin normal : saxanus, qui appartient aux pierres, lié aux pierres. Or, le mythe qui lie Hercule aux pierres l’ancre aussi dans la spécificité gauloise. Selon S. Van Alpen, l’épithète saxanus ferait référence à une embuscade subite par Hercule en ramenant le bétail de Géryon. En revenant d’Espagne par la Provence actuelle, Hercule se trouvait entouré de Ligures ennemis. Le héros a prié à son père Jupiter de le secouer, et ce dernier a fait tomber une pluie de rochers sur l’ennemi. Il serait cette attaque qui a formé le paysage rocheux de la Crau.[9] En commémoration de ce moment de piété et de secours extraordinaire, on aurait invoqué Hercule Saxanus aux moments où, entourés d’ennemis, ils craignaient la destruction, que seule une intervention divine pourraient les sauver.[10] Devenu un dieu, Hercule est susceptible de se rappeler sa propre détresse et d’aider à son tour ceux qui en ont subitement besoin.

Crau
Des rochers à perte de vue : un paysage de Crau.
(Modification d’une photographie de Anevrisme, licence Creative Commons)

Quoi qu’il en soit, on sait que les inscriptions laissées à Hercule Saxsanus s’étendaient de la Germanie-Inférieure (Nimègue) et la Belgique (Norroy, Hermes) jusqu’en Norique (Smartno na Pohorju, Koralpe, Puch) et en Vénétie (Trente), avec une concentration particulière en Germanie-Supérieure. Un site en particulier compte pour la majorité des attestations du culte de Hercule Saxsanus : il s’agit de Brohl, près de Treis-Karden, dans la partie du territoire trévire rattachée aux Germanies. Les dédicants étaient des légionnaires de l’armée de la Germanie-inférieure qui y travaillaient la carrière de tuf volcanique.[11] Pour eux, Hercule Saxsanus aurait personnifié à la fois la force physique (nécessaire à leurs travaux), la protection (qui était le but des pierres extraites de la carrière), et la prouesse militaire dans la bataille. Il était alors le dieu patron parfait pour ces carriers militaires. (On se demande même si une tradition locale identifiait Brohl comme le site de la bataille d’Hercule plutôt que la Crau... Mais cela est purement spéculatif.)

Attributs

La représentation d’Hercule en Gaule est normalement de type classique. Le dieu, musclé et barbu, est nu ou à peu près. Il porte une massue, son arme préféré. Il a souvent la peau du lion de Némée sur le dos ou drapée sur le bras. Il peu porter la pommes des Hespérides ou combattre un de ses nombreux adversaires (Cerbère, l’Hydre, le lion...).

Origines et famille

Le père d’Hercule est Jupiter ; sa mère est la mortelle Alcmène (fille du roi de Mycène et petite-fille de Persée). Le mythe veut que Junon et son protégé Eurysthène poursuivissent sans cesse et sans pitié ce fils d’une liaison adultère. Toute impitoyable qu’elle fût, c’est de l’adversité qui inspire l’héroïsme et dont les conséquences bénéfiques sont légendaires. (John Scheid parle de « l’œuvre civilisatrice » d’Hercule,[12] et ce n’est pas pour rien. Hercule a aboli chez les Sabines le sacrifice humain ; il a fondé des villes et des institutions ; il a libéré Prométhée, bienfaiteur titanique des hommes ; en vainquant des monstres et des tyrans, il a préparé le chemin vers une vie pacifique et réglée.)

Hercule a épousé Mégare, fille de Créon, et avait par elle deux enfants ; mais pendant une attaque de folie provoquée par Junon, il les a étranglés. C’est pour expier ce crime qu’il est condamné à dix ans de servitude chez Eurysthène pendant lesquels il achève les Douze Travaux. Après, il se marie à Omphale, laquelle était devenue sa maîtresse dans les deux sens du terme. La troisième et dernière femme de sa vie mortelle est Déjanire, dont l’amour tragique a conduit à la mort du héros. Établi à Olympe, le dieux Hercule épouse Juventas (déesse de la jeunesse, identifiée à la Hébé grecque).

Colonne d’Igel
Panneau de l’ascension d’Hercule sur la colonne d’Igel.
(Réplique polychrome, Rheinisches Landesmuseum, Trèves)

L’exaltation de l’âme

La première vie d’Hercule est celle d’un héros mortel. Tandis que son corps expire, l’âme d’Hercule est purifiée et élevée ; à partir de ce moment, il est même accueilli en Olympe comme dieu à part entier. Voilà l’un des exemples les plus nets de l’apothéose, le processus par lequel une âme devient un dieu. L’apothéose a des implications importantes pour le culte impérial, mais des particuliers s’y intéressaient également — du moins si le témoignage du monument funéraire d’Igel est bon.

Une riche famille trévire, les Secundinii, qui devaient leur prospérité au commerce des tuiles et aux rentes sur leurs terres, a érigé à Igel une colonne dont Camille Jullian a déploré la grossièreté bourgeoise. Cependant, ses panneaux révèlent de précieux détails dans leurs scènes de vie domestique et commerciale. Un seul panneau fait connaître un peu les idées religieuses de la famille. Au centre, Hercule conduit un char (celui du Soleil ?) jusqu’aux cieux, où une Minerve casquée l’accueille. Le tout est entouré des signes du zodiaque et par des allégories des quatre vents. À droite et à gauche, une bacchante et une amazone exultent au-dessus de six géants enragés mais impuissants. Pour Edith Wightman, Hercule symboliserait l’âme du défunt dans sa carrière vers l’éternité. La bande du zodiaque représente l’univers, cyclique et transcendant, et est à rapprocher au symbolisme mithriaque. Le cosmos serait, pour la famille des Secundinii, un tout bien ordonné, dans laquelle une âme vertueuse pourrait monter aux sommets éternels. Voici, peut-être, un écho des mystères orientaux,[13] mais c’est Hercule qui en incarne la promesse — ce dieu dont « l’œuvre civilisatrice » a été de portée universelle et bénéfique.


Notes

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
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