IOVI OPTIMO MAXIMO : à JUPITER, TRÈS BON, TRÈS GRAND

Le dieu à la roue · Jupiter capitolin · Triade capitoline · Jupiter à l’anguipède · Jupiter dolichénien

« Après [Mercure] ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations : ... Jupiter tient l’empire du ciel ... »
       —Jules César (résumant Posidonius)[1]
Jupiter (colonne de Mayence)
Représentation de Jupiter sur la colonne de Mayence. Noter les attributs typiques du dieu : le foudre, le sceptre, l’aigle, l’orbe.

Ce n’est pas pour rien que Jupiter arrive à la tête du panthéon romain. Roi des cieux, arbitre ultime du destin, père universel et démiurge, Jupiter se présentait aussi comme le garant spécial de Rome, de son empire terrestre non moins que de sa plus haute vocation civilisatrice. L’État et l’armée se mettaient d’accord sur sa suprématie. Il est d’autant plus remarquable que la préférence pour Mercure déjà notée par Posidonius à la fin du deuxième siècle avant notre ère ait perduré dans une zone aussi vaste de la Gaule durant toute la période romaine païenne.

Le Jupiter que Jules César disait tenir l’empire du ciel est représenté en homme barbu, tenant de la main une roue qui symboliserait le soleil, le firmament ou l’univers. À cette image du dieu se sont ajoutés le foudre et l’aigle du Jupiter classique, et parfois un orbe ou un sceptre. Dans les représentations et les épigraphies, Jupiter est souvent accompagné de sa redoutable reine Junon, parfois aussi par leur excellente fille Minerve. Dans l’est de la Gaule, une iconographie très distinctive représente un Jupiter équestre, le foudre dans la main, terrassant un géant aux jambes de serpents. L’image du Jupiter équestre surmonte normalement une colonne sur laquelle d’autres divinités sont représentées.

Il faut mentionner que le nom Jupiter est irrégulier en latin. Au nominatif, il a bien la forme de Iúppiter ; pourtant, aux autres cas, la racine est Ioui-, ce qui donne Iouis au génitif, Iouí au datif, Iouem à l’accusatif, Ioué à l’ablatif. En lisant les épigraphies, c’est donc IOVI « à Jupiter » qu’on rencontre le plus souvent.

Autel à la roue
Autel dédié à Jupiter et sans autre décoration que la roue céleste.
(œuvre gallo-romaine trouvée à Codolet (Gard) et conservée au Musée lapidaire d’Avignon)

Le dieu à la roue

Dans l’iconographie indigène, le symbole essentiel de Jupiter n’est ni le foudre ni l’aigle, mais la roue. Souvent une figure barbue peut être identifiée à ce dieu grâce seulement à la roue qu’il porte dans la main. Il suffit même de représenter une roue sur un autel pour que sa vocation soit claire. On trouve également des représentations de Jupiter avec les symboles du dieu céleste gaulois (roue) et de celui du Capitole (aigle), comme c’est le cas dans le haut-relief de Séguret. (Cette représentation y rejoint aussi un serpent, un animal qui n’est pas normalement lié au Jupiter classique....) Les représentations de Jupiter à la roue sont concentrées au Midi. Elles seraient peut-être typiques d’une expression précoce de figuration religieuse, avant que les modèles romains aient pu s’imposer strictement.

Il faut signaler que, grâce à l’importance que les érudits modernes ont accordé à la Pharsale de Lucain, il est de rigueur d’appeler Jupiter « Taranis » quand il porte une roue ou est autrement figuré à la gauloise. L’identification du nom qu’on trouve chez Lucain au Jupiter gaulois est bien fondée, car la racine celtique taran- signifie « tonnerre » (par exemple en gallois et en vieux-breton). D’autres noms divins apparentés tant par l’étymologie que par le sens incluent Tonans (un épithète latin de Jupiter) et Þórr (c.-à-d. Thor, qui est assimilé à Jupiter, d’où Thursday, Donnerstag en anglais et allemand pour jeudi, le jour de Jupiter) et Tonans (un épithète latin pour Jupiter). Il y a raison, pourtant, de considérer que Lucain s’est trompé de la forme du nom gaulois. La pierre d’Orgon (chez les Salyens de l’Antiquité) est la seule attestation directe de ce nom en Gaule. Son texte en langue gauloise, rédigé en caractères grecs, est le suivant :

ΟΥΗΒΡΟΥΜΑΡΟС / ΔΕΔΕ ΤΑΡΑΝΟΟΥ / ΒΡΑΤΟΥ ΔΕΚΑΝΤΕΜ
« Vebrumaros a dédié en gratitude la dîme à Taranus »

Le mot est Ταρανοου — équivalent de Taranou en caractères latins — dont la terminaison -ou au datif atteste une thème en -u-. La bonne forme au nominatif est donc Taranus.

Jupiter à la roue
Haut-relief de Jupiter en habit militaire, flanqué d’un côté de la roue qu’il tient de la main droit, de l’autre par un aigle et un serpent.
(œuvre gallo-romaine trouvée à Séguret (Vaucluse) et conservée au Musée lapidaire d’Avignon)

Or, on parle couramment de « Jupiter Taranis » (recte Taranus) comme si cette formule était des plus courantes. Pas du tout. Voilà les mentions épigraphiques :

Donc, Taranus (plutôt que Taranis) a bien reçu un culte en Gaule ; on l’a lié à Jupiter, surtout à travers la dérivée « Taranuc(n)us » (ou dans la forme archaïque de Tanarus en Grande-Bretagne). Strictement, cependant, la locution « Jupiter Taranis » est abusive.

Jupiter capitolin

Tout le monde avait beau connaître la mythologie qui présente Jupiter comme l’amant de Ganymède, le ravisseur d’Io ou d’Europe, le père errant d’Hercule. Ce n’étaient, disait-on, que les fantaisies des poètes. Les Gaulois vénéraient Jupiter presque à chaque fois comme le dieu austère et magnifique du Capitole, roi céleste accompagné bien sûr de sa reine légitime. La dénomination spéciale du Jupiter capitolin est Jupiter, Très Bon, Très Grand, une formule latine aussi familière (Iouí Optimó Maximó) qu’on la rencontre presque toujours dans la forme abrégée I·O·M.

Jupiter est à peu près toujours représenté comme un homme mûr — le plus souvent nu et musclé — à la barbe et aux cheveux abondants. Le foudre qui est son attribut principal ne ressemble pas forcément à la foudre qu’on trouve dans la nature. Il s’agit plutôt d’un bâton autour duquel les éclairs toujours statiques sont enroulés.

Statuette en argent
Une statuette en argent représentant Jupiter qui tient le foudre et le sceptre (ce dernier a disparu). Le bélier qui l’accompagne est atypique ; il avait pu servir à rappeler la parenté entre Jupiter et Mercure, le dieu auquel cet animal est normalement associé.
(Trésor de Mâcon, conservé au British Museum)

Les dédicaces à Jupiter Très Bon, Très Grand se trouvent partout en Gaule. Dans les provinces les plus militarisées (Germanie-Supérieure, Germanie-Inférieure), elles dépassent celles à tout autre dieu. Il est typique dans les milieux militaires que la dédicace invoque également, par exemple, l’honneur de la maison divine (in honórem domus díuínae, abrégé en IN·H·D·D), la déesse Fortune, le génie du cohorte et parfois « tous les autres dieux et déesses immortels ». On trouve chez Jupiter un terrain d’entente pour les soldats de l’Empire, qui pouvaient originer dans n’importe quelle région. Les œuvres littéraires des plus répandus — et notamment l’Énéide de Virgile — faisait connaître chez tous les sujets de l’Empire le rôle spécial que Jupiter avait confié à Rome. Voici par exemple un extrait de son célèbre discours à Vénus :

Rassurez-vous, ô Cythérée ! le sort de vos Troyens chéris demeure irrévocable. Oui, vous verrez les murs de Lavinie, ces murs promis par les oracles ; et conduit par vous-même au séjour céleste, le grand Énée viendra s’asseoir parmi les Immortels ; mes décrets sont immuables. [...] Ardent nourrisson d’une louve, dont il portera pour parure la dépouille sauvage, Romulus saisira le sceptre, bâtira la cité de Mars, et nommera les Romains de son nom glorieux. Les Romains ! je ne mets point de bornes, je ne mets point de terme à leur puissance : leur empire doit être éternel. [...] Astrée, Vesta, sous un nouveau Quirinus, sous un Rémus nouveau, ramèneront l’âge d’or.[2]

Le temple de Jupiter au Capitole était l’endroit le plus sacré et inviolable de l’État romain ; tout ce qui le menaçait (incendies, émeutes, guerres civiles) suscitaient un traumatisme collectif non moins qu’un attentat au Temple d’Or à Amritsar ou au Dôme du Rocher à Jérusalem. Même quand les chefs de guerre celtes Bélénus et Brennus ont mis Rome au sac, le Capitole leur a échappé. La nouvelle de la destruction de ce temple en l’an 69 aurait beaucoup encouragé les rebelles gaulois de Civilis, dont les druides acceptaient le désastre comme le signe que la domination du monde allait passer chez eux... L’homme à qui Vespasien a délégué la responsabilité pour la restauration du Capitole est, en même temps, un Gaulois — Lucius Vestinus, un chevalier de Vienne (Isère).[3]

La Triade capitoline

Aux côtés de Jupiter au temple capitolin se rangent Junon la Reine et Minerve. Tous les trois sont honorés explicitement sur beaucoup d’épigraphies en Gaule (surtout celles en milieu militaire comme aux Germanies).

Jupiter conservateur

Après Jupiter Très Bon, Très Grand, la forme de Jupiter dont nos épigraphies font mention le plus souvent, c’est Jupiter le conservateur. Cela ne veut pas spécialement dire à la droite politique, mais protecteur du bon ordre, conservateur de la stabilité aux cieux comme sur terre. Pour le prince Domitien, l’épithète est plus personnel : il a dédié un temple à Jupiter le conservateur à l’endroit où il s’est conservé lors de l’émeute incendiaire de 69.[4]

Colonne de Merten
La partie supérieure de la colonne de Merten : un Jupiter équestre terrasse un géant anguipède (Typhon ?). En bas, le chapiteau présente des feuilles d’acanthe (motif normal de l’ordre corinthien) et des représentations des quatre saisons.
(Musées de la Cour d’Or, Metz)
Colonne de Schwarzenacker
Reconstruction complète (en couleur) d’une colonne de Jupiter à Schwarzenacker.
(Modification d’une photographie de LoKiLeCh, CC BY-SA)

Jupiter à l’anguipède

L’un des monuments religieux gaulois les plus remarquables est la colonne de Jupiter à l’anguipède. D’autant plus remarquable est le fait que ce monument n’est pas au singulier, mais qu’il y en existe des vingtaines à travers la Gaule et les Germanies, avec une concentration particulière en Gaule belgique.

Les colonnes ont plusieurs singularités en commun. Au sommet se trouve Jupiter au foudre (et parfois à la roue), monté sur un cheval qui terrasse un géant aux jambes de serpent. Le motif rappelle la Gigantomachie, la guerre entre dieux et géants, dont la filiation littéraire remonte jusqu’à Hésiode. Ce type de représentation cependant est gaulois. On ne retrouve presque jamais de Jupiter équestre ailleurs ; la Gigantomachie implique la totalité des dieux, non seulement Jupiter ; l’idée de hausser un Jupiter équestre au combat singulier contre un géant au sommet d’une colonne est entièrement sans précédent dans le monde méditerranéen. Peut-être que le géant en question serait Typhée qui voulait remplacer Jupiter comme souverain des cieux,[5] ou Porphyrion qu’on sait que Jupiter a descendu d’un coup de foudre,[6] ou bien l’emblème de tous les géants impliqués dans la Gigantomachie. Le symbolisme en tout cas est assez clair : il s’agit d’une célébration du triomphe de l’ordre céleste sur le chaos chthonien.[7]

(Une variation typique de la Germanie-Inférieure représente un Jupiter en trône, plutôt que le motif équestre au géant qu’on vient de décrire.)

Au-dessous de la statue de Jupiter se trouve un chapiteau corinthien embelli de figures allégoriques des quatre saisons, puis le fût décoré d’un motif de pomme de pin. Un socle octogonal peut montrer les sept dieux planétaires : la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil (il reste une face pour la dédicace). Le tout repose sur une base, normalement une pierre à quatre faces dont chacune représente une divinité (ou deux) en bas-relief, avec quelquefois une inscription dédicatoire qui consacre le tout à Jupiter. Parmi les dieux représentés, on trouve fréquemment Junon la Reine, Minerve, Hercule, Apollon, Vulcain, et la Fortune, entre autres. Les dieux en question fonctionnent comme une représentation (ni exhaustive ni exclusive) du panthéon ; leur présence assure le spectateur que tous les dieux ont part à l’ordre cosmique garanti par la puissance de Jupiter, et qu’ils y participent d’une façon harmonieuse et unie.

En tant que haut monument au centre d’une enceinte sacrée, la colonne de Jupiter prend probablement la place de l’arbre sacré[8] qui tient une position semblable d’honneur dans les sanctuaires de la Gaule indépendante. Le motif de pomme de pin rappellerait peut-être ce patrimoine végétal, ou bien peut-être la pérennité de la Pax deorum.

Jupiter dolichénien

Jupiter était présent chez les Gaulois sous d’autres visages aussi. Le plus distinctif, peut-être, est le Jupiter de Dolichè, une ville syrienne (aujourd’hui en Turquie) d’où est propagé un culte de mystères qui connaissait une certaine vogue au IIe siècle, par exemple parmi les soldats de Mayence.


Notes


English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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