DEO MERCVRIO : au DIEU MERCURE

Rosmerta · Maïa · Esus · Lug

« Le dieu qu’ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de statues ; ils le regardent comme l’inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de commerce. »
       —Jules César (résumant Posidonius)[1]
Un bronze de Mercure
Statuette en argent de Mercure, trouvée à Mâcon
(British Museum, Londres)

Mercure est le dieu suprême en Gaule. Certes, c’est Jupiter qui règne sur les cieux et Mars qui protège de nombreuses cités, mais en Gaule, Mercure est maitre chez soi. Presque aucun autre pays du monde classique ne l’a tant honoré. Les dédicaces épigraphiques qui l’invoquent sont plus nombreuses que celles qui honorent le Père des Dieux dans plusieurs provinces gauloises (la Belgique, la Lyonnaise). Quant aux statues, une des plus célèbres en Gaule était celle dédiée à Mercure Dumias au puy de Dôme. Les Arvernes avaient donné à Zénodore, le sculpteur grec, la commission de fondre cette statue monumentale à la prix de quatre millions de sesterces.

Fonctions

La première fonction que note César est celui d’inventeur de tous les arts (omnium inuentorem artium). C’est le rôle de créateur, d’inventeur, qu’on attribue à Mercure, tandis que Minerve enseigne les arts aux mortels. Minerve préside en fait plutôt aux industries et aux manufactures (operum atque artificiorum) ; cependant, le domaine de Mercure est plus large, comprenant par exemple des beaux-arts et toutes sortes de ruses. L’Hymne homérique raconte que Hermès (Mercure) a inventé la lyre (ancêtre d’ailleurs de la harpe et de la guitare...) le jour même de sa naissance, avant de la rendre à son frère Apollon. Selon ce même texte, Hermès préside à toutes sortes de tricherie et de vol, car le nouveau-né divin a aussi volé le bétail d’Apollon et puis a essayé de s’en excuser en mentant hardiment.

Le succès gaulois en matière artisanale a d’ailleurs été notable. Si Camille Jullian a pu se lamenter sur la manque d’originalité artistique des Gaulois,[2] personne ne peut disputer leur habileté technique (notamment en métallurgie et en céramique).

César indique aussi le rôle de Mercure comme guide des voyageurs (uiarum atque itinerum ducem). Pour nous aujourd’hui, dont la vie semble toujours bouger, le guide des voyages est plus indispensable que jamais. Tout le monde qui utilise un train, un automobile, une bicyclette, un avion, voire ses propres pieds a quelque raison de prier à Mercure. Tout le monde qui se trouve déplacé, hors du familier, est sous la protection de Mercure (immigrants, universitaires, touristes...). Et dans une certaine optique, la vie elle-même peut être comprise comme un voyage.

Les Gaulois, eux aussi avaient l’habitude de se déplacer à travers d’étonnantes distances : de la Gaule jusqu’à Delphes et en Asie mineure, par exemple, ou en Égypte pour servir comme mercenaires. À l’époque, tout voyage était perilleux, même si à but paisible ; imaginons avec quelle reconnaissance on remerciait le dieu lors d’un sauf retour. Les Gaulois n’ont que rarement précisé la raison pour laquelle ils honoraient Mercure sur leurs épigraphies. Pourtant, quelques pierres au dieu Mercure (et à Rosmerta) pour le bien-être d’un fils[3] font penser à des parents soucieux du retour de leur enfant...

Le rôle du dieu comme pourvoyeur des gains et du commerce (quaestus pecuniae mercaturasque) souligne son importance singulière dans la vie quotidienne. Tant bien que mal, on travaille la plus grande partie de sa journée pour atteindre des nécessités de la vie. Pour que ces biens viennent sans trop de peines, pour réussir dans ses affaires, on prie à Mercure. Ce n’est pas d’ailleurs exclusivement le dieu des patrons. Quel dieu est-ce qu’un ouvrier devrait implorer pour la réussite d’une grève ? Assurément, c’est Mercure.

César ne fait mention que des gains pécuniaires. Mais tout comme les voyages, les gains peuvent aussi bien se comprendre au plan spirituel qu’au matériel. « Toutes choses désirent le Bien », disent les philosophes,[4] et si ce principe vaut au plan matériel, son importance s’apperçoit à son application spirituelle.

Un bronze de Mercure
Un bronze de Mercure trouvé à Reims
(Musée Saint-Remi, Reims)

Attributs

Normalement on représente Mercure en Gaule sous ses attributs classiques romains. Il apparait comme un athlète à l’aspect assez jeune. D’une main il porte le caducée, sa verge ailée et enlacée de serpents ; de l’autre, un portemonnaie. L’un symbolise son rôle de héraut des dieux et garant de la paix ; l’autre, la prospérité matérielle et spirituelle qu’il confère. Au dos il porte un manteau de voyageur, à la tête le pétase — un chapeau rond et ailé. Il peut être accompagné de ses animaux favoris, c’est-à-dire de la tortue, du coq ou de la chèvre.

Pourtant, le Mercure gaulois présente parfois des traits inhabitués. Il peut être barbu (ce qui est d’ailleurs également possible chez les Grecs). Sa tête peut même avoir trois visages barbus, notamment en Belgique-Seconde.

Origines et famille

La mère de Mercure est Maïa, qui est, selon la mythologie grecque, une titanide et la plus importante des Pléïades. Son père est Jupiter ; dans la mythologie grecque, Mercure est toujours prêt à exécuter la volonté de son père. Il apparait assez souvent comme son messager, le facilitateur de ses amours, et dans un cas le libérateur de son amante (Io, qu’il libère en tuant le géant Argos).

Bien que Mercure n’ait pas d’épouse régulière dans la mythologie grecque, il est l’amant fréquent de Vénus et le père de plusieurs dieux, notamment Hermaphrodite et (selon quelques auteurs) Pan et Cupide.

En Gaule, la famille ou l’entourage de Mercure est un peu plus étendue. La plus importante de ses parèdres est Rosmerta, qui l’accompagne souvent dans les figurations et sur les invocations épigraphiques. Notons aussi Visucia et Félicité, qui pourrait être des aspects de Rosmerta ou bien des divinités distinctes.

Plusieurs monuments montrent Mercure à côté de Cernunnos, le dieu aux bois de cerf, qui devait collaborer étroitement avec Mercure, et comme pourvoyeur des richesses souterraines, et comme gardien des âmes des défunts. On trouve Mercure et Cernunnos ensemble par exemple sur la couple d’argent trouvée à Lyon, qui montre aussi l’aigle de Jupiter, et aussi de l’autel de Reims où Mercure et Apollon et Mercure flanquent un Cernunnos assis.

Épithètes

À la différence de Mars, Mercure est normalement invoqué en Gaule sans épithète spécial, ou seulement comme « le dieu Mercure » (deo Mercurio au datif — d’où le nom de ce site web !). Ceci est notamment le cas sur les inscriptions évoquant Rosmerta ; le couple divin s’appelle presque toujours (le dieu) Mercure et Rosmerta, sans autre nom gaulois.

Mercure a pourtant un bon nombre d’épithètes gaulois ou latins. En Gaule belgique, on retrouve assez fréquemment Visucius (peut-être à relier aux corbeaux[5]) et Cissonius (qui signifie peut-être « des chars »). C’est ordinairement comme « Mercure Visucius » ou « Mercure Cissonius » qu’on invoque le dieu, mais quelquefois une inscription donne « le dieu Visucius » ou « le dieu Cissonius ».

La plupart des autres sont d’une étendue restreinte. En Germanie inférieure, un épithète favori de Mercure est Gebrinius ; ailleurs, on trouve Cimbrianus, Canetonnessis, Dubnocaratiacus. Plusieurs font référence à un lieu particulier : « Mercure Vosegus », le vosgien (également un épithète de Silvain) ; « Mercure Dumias », du puy de Dôme ; « Mercure Arvernorix », roi des Arvernes ; « Mercure Bigentius », de Bigentio, le Piesport d’aujourd’hui.

On cite souvent « Mercure auguste », et au moins une fois (dans l’Altbachtal à Trèves) « Mercure des étrangers, des non-Romains » (Mercurius Peregrinorum).


Mercure et Rosmerta – Mercure et Maïa

Les figurations et les inscriptions donnent très souvent au Mercure gaulois une partenaire, soit Rosmerta soit Maïa. On examine la question de leurs identités et de leurs fonctions sur la page qui leur est dédiée.


Esus

Il est impossible d’assimiler Mercure à Esus d’une façon machinale, mais le peu qu’on sait de ce dieu le lie à Mercure presque inextricablement. Résumons brièvement le dossier Esus.

Deux monuments figurés, une mention poétique et une formule magicale/médicale font presque la somme de nos connaissances sur l’Esus gaulois. Pourtant, grâce à son nom celtique, sa découverte précoce[6] et sa provenance parisienne, Esus a su convaincre des générations de chercheurs de son immense poids au sein de la religion des Celtes. Passons.

Relief d’Esus sur le pilier des Nautes
Le relief d’Esus sur le pilier des Nautes
(Musée de Cluny ; photographie de Clio20, CC-BY-SA).

L’iconographie d’Esus est bien particulier. À Notre-Dame de Paris, le pilier des nautes montre Esus, une hache à la main, en train d’abattre un arbre (un saule, dit-on). Sur un panneau adjacent du pilier se trouve Tarvos Trigaranus, un taureau à trois grues ou aigrettes. À Trèves, un monument montre un dieu anonyme dans la même situation ; dans l’arbre (encore un saule) se trouve la tête d’un taureau et trois oiseaux (peut-être des oies). La ressemblance est trop frappante pour être due au hasard. Le dieu à Trèves doit être le même que l’Esus parisien.

Or, le relief d’Esus à Trèves se trouve à une face d’un monument dont l’autre est dédiée à Mercure, et où sont figurés Mercure et Rosmerta. Un lien particulier entre Mercure et Esus s’établie sans que les deux se confondent.

Ce lien est renforcé par la mention d’Esus chez Lucain dans la Pharsale. Le poète adresse ces paroles-ci aux peuples de la Gaule :

« et vous peuples, qui répandez le sang humain sur les autels de Teutatès, de Taranis, et d’Hésus, divinités plus cruelles que la Diane de Tauride »[7]

Lucain accuse ici les Gaulois d’offrir des sacrifices humains aux trois dieux dont il fait mention. (Il le fait d’ailleurs d’une manière assez désinvolte ; en fait, le sacrifice humain était probablement en désuétude à l’époque de César.) Il n’y a pourtant pas la moindre raison de penser que Teutatès, Taranis et Hésus aient formé une triade, en dépit des efforts les plus persévérants des érudits modernes de le démontrer. Lucain retient tout simplement une sélection de déités gauloises quelconques, comme il vient de faire pour les nations gauloises,[8] les fleuves, etc. Il a probablement déformé aussi le nom de Taranis, qui n’apparait jamais comme tel sur aucun monument en Gaule.[9] De toute façon, les scholiastes antiques bernois annotant Lucain ont affirmé, primo, que les Gaulois sacrifiaient des hommes à Esus en les pendant sur un arbre, puis les poignardant (comme les victimes offertes à Odin, que les Romains identifient à Mercure lui aussi) ; secundo, que l’on l’identifiait soit à Mars soit à Mercure selon le contexte. Voilà encore l’arbre, voici encore Mercure.

À la fin, Marcellus Empiricus rapporte dans De medicamentis une formule en gaulois tardif qui est supposé d’aider avec un mal à la gorge :

xi exugri conexugri glion Aisus scrisumio uelor exugri conexugri lau

La formule invoque l’aide d’Aisus. Le gaulois reste une langue difficile à interpréter, mais suivant pour l’essentiel l’analyse de Léon Fleuriot, elle voudrait dire quelquechose comme « va, va-t-en ; je veux cracher, Aisus, la chose collante ; va, va-t-en ».[10] Pourquoi est-ce qu’Esus intervient ici en matière médicale ? Est-ce qu’il s’agit d’une de ses provinces coutumières (comme c’en est une de Lénus Mars) ? On ne sait.

Voilà l’essentiel de ce que l’on sait d’Esus. Le dieu peut figurer un peu autre part sous des noms légèrement différents : selon X. Delamarre, le nom Esumapos signiferait Esus-Enfant, Esuateros Esus-Père ; l’élément Esu- apparait dans bien d’autres noms propres comme Esunertus (le nom d’un mortel, d’ailleurs).

L’image d’Esus abattant le saule, accompagné de Tarvos Trigaranus et de ses oiseaux, illustre sans doute un mythe gaulois dorénavant perdu. Que signifie le saule ? Serait-il l’arbre de la vie, comme on suggère parfois ? Esus incarne-t-il l’aspect destructif de la divinité, comme Shiva ? Un saule est un arbre très fréquenté par les aigrettes, et ces dernières mangent les insectes agités par le déplacement d’un buffle ou d’un taureau.[11] Quel rôle est-ce que ce fait écologique a joué au sein du mythe ? L’action d’Esus vise-t-elle à rompre cet équilibre ? et pour quelle raison ? « J’abats les arbres du Paradis », conclut Aimé Césaire à la fin d’un poème lourd d’ambigüités.[12]

Comme le remarque Edith Mary Wightman à propos de cette mythologie perdue, « les tentatives de la représenter d’une façon organisée, comme à Paris et à Trèves, sont propres aux premiers efforts de la romanisation faits au Ier siècle et ne semblent pas avoir été reprises ».[13] Les Gaulois la considéraient significative à une date haute, mais Mercure et Mars allaient l’emporter sous peu.

Le meilleur site web au sujet d’Esus est probablement About Esus, par Michael J. Dangler (en anglais).


Mercure et Lug

Il faut ajouter un mot sur l’identification du Mercure gaulois à Lug. Ce dernier est sans doute une figure de la première importance chez les Tuatha Dé Danann, le clan divin de la mythologie irlandaise. Mais le problème est qu’on en fait souvent un dieu panceltique, dont le culte serait implanté partout où les Celtes passaient. En effet, quelques inscriptions attestent le culte de Lucus et des Lugoves en Ibérie et chez les Helvétiens... la phrase luge dessummiíis se répète sur une défixio en langue gauloise... Lleu Llaw Gyffes est très important dans la mythologie galloise médiévale... et une foule de noms de lieu contiennent la racine lugu-, dont notamment Lugudunum (Lyon). Il faut seulement ajouter que la fête fédérale des Gaules avait lieu à Lyon le 1er aout, le jour de Lugnasad (fête irlandaise que Lug a consacré à sa belle-mère Tailtiu), pour que le gros des écrivains sur ce sujet acceptent l’hypothèse que Lug fût le dieu celtique universel fournissant le substrat du Mercure gaulois.

Mais toutes ces évidences restent circonstancielles, quelques-une douteuses. La fête fédérale des Gaules était dédiée à Rome et Auguste, sans le moindre lien à Mercure (ni à une Tailtiu gauloise non plus). La date de la fête fédérale a été choisie pour commémorer la victoire de César Auguste à Alexandrie. La racine lugu- s’interprète difficilement ; elle pourrait également signifier un vœu, un corbeau, de la lumière — en tout cas elle ne fait pas nécessairement référence à un dieu. Personne ne sait vraiment que signifie la phrase luge dessummiíis ; ici encore, luge pourrait être un nom commun aussi bien que le nom d’un dieu, et dans les deux cas, la forme nominative ne serait pas Lugus, mais probablement luxs ou lugis. La « solution adoptée par la plupart des commentateurs », selon Xavier Delamarre, est de comprendre le mot luge comme « par le serment ».[14] Si le Lug Mac Ethlenn irlandais et le Lleu Llaw Gyffes gallois remontent au plus important dieu antique dans les Iles Britanniques, pourquoi est-ce qu’on n’en a pas retrouvé la moindre trace en Grande-Bretagne classique ? Admettons donc que la seule chose prouvée est que les Lugoves avaient un culte en Ibérie et que (dans un cas au moins) on leur a dédié une inscription en Helvétie. Or, il y a des vingtaines d’autres dieux dont l’attestation est aussi faible. Enlevons pour l’instant le fardeau de la schématisation moderne de ces pauvres Lugoves. Quand il s’agit du grand dieu des Celtes antiques, soyons plutôt prudents. Adorons-le sous le nom qu’on sait : Mercure.


Conclusions

L’excursus ethnographica de Jules César, résumant Posidonius, constate directement la prééminence de Mercure en Gaule, et on l’aurait d’ailleurs soupçonné en raison du grand nombre de ses figurations et épigraphies. On l’invoque pour la réussite des entreprises commerciales, mais aussi pour celles des voyages, même le voyage que chaque âme fait vers l’au-delà. Architecte des gains qui font notre prospérité matérielle (comme ses collaborateurs Rosmerta et Cernunnos), il l’est aussi des gains spirituels. Il préside, avec Hercule et Apollon, à l’éloquence ; avec Minerve, aux métiers et aux artifices. Comme Lug Lámfada, qu’on considère comme son homologue dans la mythologie irlandaise, Mercure est le samildánach, maitre de tous les arts. De nombreuses traditions lient Mercure à des endroits éminents à travers la Gaule, comme le puy de Dôme ou les Vosges. En Gaule, on l’a dit, Mercure est maitre chez soi.


Notes

English (Shakespeare)
English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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