DEO VOLKANO : au dieu VULCAIN

Gobanos · Ucuès

Relief (colonne de Jupiter, Arlon)
Modification d’une photographie de Vulcain sur la colonne de Jupiter à Arlon. Il s’assied devant sa forge, le marteau à la main, entouré d’outils.
(Musée archéologique luxembourgeois, Arlon)

Quiconque a regardé une flamme vivante au fond, quiconque a remarqué comme elle fascine, aussi belle que dangereuse, a ressenti la force du dieu Vulcain. C’est lui l’esprit animateur du feu ; c’est lui qui préside aussi à l’étincelle créative qui rend possible la mise en œuvre de la production humaine. L’industrie est son domaine, évidemment l’électricité aussi.Jupiter, maître du foudre, est évidemment impliqué dans la mise en valeur de l’électricité non moins que Vulcain. Le passage de bronze en fer, de fer en acier, et d’acier en titanium voire en silicium ou en caoutchouc vulcanisé... n’a fait que multiplier les domaines où le génie du dieu-forgeron s’exprime.

Des douze Olympiens, huit sont doués en Gaule de cultes bien établis (Mercure, Mars, Jupiter, Junon, Apollon, Diane, Minerve, Vénus). Vesta et Cérès sont quasi absentes ; elles sont, pour ainsi dire, représentées par des divinités celtiques (Sulévia, les Déesses-Mères, Rosmerta, Cernunnos...). Ce sont Vulcain et Neptune (avec Bacchus, qui se place parfois parmi les douze) qui se trouvent dans une zone intermédiaire ambigüe : ils sont présents dans le paysage cultu(r)el, sans y occuper une place privilégiée.

Les Romains célébraient la fête des Vulcanales le 23 août.Cette fête est attestée sur des calendriers publiques d’Antium (Inscriptiones Latinae Liberae Rei Publicae 9), de Rome (Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL) vi: 2295, 2297 et 2298) et sur le Calendrier philocalien de 354.

Origines et famille

Vulcain est le fils de Jupiter et Junon (le seul des douze Olympiens qui a cette filiation). Il est élevé à Lemnos, une île qui lui est par conséquent sacrée. On le décrit comme laid et boiteux, mais cela ne l’empêche pas de devenir l’époux de Vénus. Ovide rapporte une épisode homérique où Vulcain se venge d’avoir été trompé en les prenant à un filet incassable (de sa propre fabrication) pour que tous les dieux puissent les voir s’en moquer.P. Ovidivs Naso, Metamorphoseon IV: 168–189. Dans l’Énéide, Vénus vient demander que Vulcain fabrique de nouvelles armures pour son fils Énée ; après un moment d’hésitation (car Énée était né d’encore une infidélité de sa femme), il forge des armures qui rendra Énée invincible et qui représente toute l’épopée de la grandeur de Rome à venir.P. Vergilivs Maro, Aeneidos VIII: 370–454, 608–731.

Si les poètes sont d’accord que c’est Venus l’épouse de Vulcain, ce n’est pas toujours le cas dans le culte, car on identifie souvent Maïa Maïestas comme l’épouse de Vulcain.

Relief de Vulcain
Image colorisée d’un haut relief de Vulcain à Bitbourg (Rhénanie-Palatinat), dont la tête a malheureusement disparu. Le dieu se reconnaît facilement par la pincette et le marteau, bien que l’inscription indique seulement in h(onorem) d(omvs) d(ivinae), en l’honneur de la maison divine.
(Kreismuseum Bitburg-Prüm)

Épigraphie

Si les inscriptions à Vulcain ne sont pas très nombreuses, elles sont présentes un peu partout dans les provinces gauloises et celtiques. En fait, les dédicaces épigraphiques en l’honneur de Vulcain sont plus nombreuses en Gaule que dans tous les autres régions de l’Occident romain sauf Ostie,Voir la liste, tirée des données de l’Epigraphik Datenbank Clauss / Slaby. où il y avait un important collège de pontifes dédié au dieu.

Je compte 4 inscriptions en l’honneur de Vulcain en Gaule narbonnaise, une en Gaule aquitaine, 9 en Gaule lyonnaise (dont l’une se trouve sur le Pilier des Nautes à Paris), 2 en Gaule belgique, et 3 dans les Germanies. Il est assez remarquable que dans ce petit corpus on trouve deux invocations de Vesta — une déesse romaine honorée sur seulement sept inscriptions en Gaule.Voici la très courte liste. Quatre de ces 7 inscriptions-ci se trouvent en fait en Germanie, donc dans une région colonisée par des soldats romains. À part de Vesta, on trouve Vulcain quelquefois avec Mars, une fois avec le rassemblement de dieux du Pilier des Nautes (Cernunnos, Esus, Tarvos Trigaranus, Castor et Pollux, etc.) — mais le plus souvent, c’est avec les numina des Auguste (ou bien l’honneur de la maison divine) qu’on invoque Vulcain.

Vulcain semble jouer un rôle particulièrement important à Nantes, dont le port lui aurait été dédié et où on trouve trois inscriptions en son honneurCIL xiii: 3105–3107. (voilà une concentration importante, vu que les inscriptions en Lyonnaise III sont relativement rares, et que ces trois inscriptions constituent le tiers de toutes celles trouvées en Gaule lyonnaise en l’honneur de Vulcain). Signalons aussi que la cathédrale de Nantes est située sur un site sacré où se trouvaient probablement les temples dédiés à Vulcain, à Mars Mullon, à Minerve et à Abondance.Jacques Santrot (2008), “Au temps d’Argiotalus, Nantes, Rezé et le port des Namnètes”, Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest : Anjou, Maine, Poitou-Charente, Touraine. Un des dédicaces a été érigé par les nautes de la Loire ; cela nous rappelle que le fameux pilier des nautes de la Seine à Notre-Dame-de-Paris honore lui aussi Vulcain (parmi beaucoup d’autres divinités)... Est-ce que c’est leur utilisation du goudron qui suscite cet intérêt au dieu du feu parmi les bateliers ?

Mettant à part les deux dédicaces de sociétés de nautes, l’écrasante majorité des dédicants sont citoyens romains (je compte 20 sur 24).Ce chiffre comprend les inscriptions dans les provinces gauloises où le dédicant est identifiable. Il y a une dédicante féminine qui est citoyenne romaine. Si ces citoyens-là ne sont pas tous originaires d’Italie,Au contraire, l’un d’entre eux est sacerdos de Rome et Auguste issu de la nation des Viromanduens (Saint-Quentin). CIL xiii: 3528. on peut du moins constater qu’on trouve parmi les adorateurs de Vulcain des personnages de l’élite de la Gaule romaine. Le fait que deux de ces inscriptions mentionnent Vesta en même temps atteste également d’une familiarité avec les mœurs romaines.


Note orthographique : Sur les épigraphies en Gaule, le nom latin de Vulcain s’écrit presque toujours comme Volkanus au lieu de Vulcanus (la forme qu’on trouve au dictionnaire). Cette orthographie-là est tout à fait correcte ; elle renvoie à des pratiques archaïques bien établies. On représentait toujours le u voyelle comme o après un u consonne (comme aeuom pour aeuum) dans la poésie latine antique, comme chez Ennius. L’habitude d’écrire le k avant le a est plus antique encore. D’autres exemplaires toujours courrants sont kalendae, le prénom Kaeso, les uikani (habitants d’un uicus), karissimus (“très cher”, un élément clé de l’épigraphie funéraire), etc.
Relief à 5 dieux
Un relief (dont on a parfois disputé l’authenticité) montre Vulcain assis au centre, flanqué par Apollon et Fortune à gauche, Minerve et Mercure à droite. Vulcain s’assied-il en raison d’être boiteux ?
(Historisches Museum der Pfalz, Spire)
Île de Vulcano
La fumée monte de la surface de l’Île de Vulcano, évoquée dans l’Énéide comme le site de l’atelier souterrain de Vulcain.
(Photographie de Stefan Fotos, licence CC by-sa)

Représentations

On représente Vulcain devant une forge et/ou avec les ustensiles de son métier : la pincette, le marteau, le soufflet. Il est barbu, musclé ; il porte souvent un chapeau conique.

Le poète nous informe que trois Cyclopes travaillent avec Vulcain dans son atelier, lequel est situé sous le sol de l’île de Vulcano (une des Îles éoliennes près de Sicile).P. Vergilivs Maro, Aeneidos VIII: 421–425. C’est grâce à cette image — le dieu forgeron travaillant dans son atelier souterrain aux flammes — qu’on associe Vulcain aux volcans qui portent évidemment son nom. (Cependant, la région gauloise où le volcanisme reste un fait incontournable du paysage, c’est-à-dire l’Auvergne, ne livre aucune inscription religieuse honorant Vulcain. Le chaîne des Puys est sacré plutôt à Mercure.)

L’image de Vulcain se trouve souvent sur les colonnes de Jupiter.

Rôle philosophique et mystique

Comme Hécate, Vulcain est une divinité que les philosophes estiment davantage que les gens moins érudits. Il emblématise le feu — l’élément classique qui constitue le fonds de la vie, de l’animation, de la matière même selon Héraclite et les Pythagoriciens.

Le philosophe Saloutios — un proche du divin Julien qui était actif en Gaule — cite Vulcain avec Jupiter et Neptune comme un des dieux créateurs de l’univers.Saloutios Philosophus, De Diis et Mundo 6. Selon le même auteur, les déesses animatrices de l’univers sont Cérès, Junon et Diane ; les dieux harmonisateurs sont Apollon, Vénus et Mercure ; les dieux gardiens sont Vesta, Minerve et Mars. Saloutios, qui écrit en grec, utilise évidemment les noms grecs de toutes ces divinités. Le poète Ovide lui accorde un rôle clé dans l’apothéose d’Hercule : les flammes de Mulciber (c.-à-d. Vulcain) anéantissent tout ce qui est mortel chez Hercule, libérant l’élément jovien et divin qui est celui qui monte aux cieux.P. Ovidivs Naso, Metamorphoseon IX: 262–272. C’est donc par l’action de Vulcain que l’âme renaît lors de l’apothéose, purifiée de toute souillure avec la matière et la temporalité.

À Lemnos, Vulcain engendre des dieux jumeaux, les Cabires. Ces derniers sont des figures centrales dans les mystères de Samothrace. Les Cabires protègent les navigateurs comme le fait leur mère Cabiro (une nymphe marine), mais comme leur père, ils travaillent aussi le métal.Aaron J. Atsma (2000–2011), Cabeiri : Gods of the Samothracian Mysteries, Theoi Project. Les mystères de Samothrace vont acquérir un grand renom chez les Grecs et enfin chez les Romains.

Gobanos

Si les Romains appelaient leur dieu-forgeron Vulcain, les Celtes, selon les évidences, le leur Gobannos, Cobannos ou Γοβανος. Voilà ce qui confirment plusieurs inscriptions, dont par exemple celle-ci à Berne (dans le territoire des Helvètes) :

Δοβνορηδο Γοβανο Βρενοδωρ Νανταρωr
Dobnorêdo(s) Gobano(ui) Brenodôr(e) Nantarôr(e)
« Dobnoredos (a dédié ceci) à Gobanos à Brennodurum dans la vallée de l’Aar »Rudolf Fellmann (1991). “Die Zinktafel von Bern-Thormebodenwald und ihre Inschrift”, Archäologie Schweiz 14/4, pp. 270-273.

et à Fontenay-près-Vézelay (Yonne) :

Avg(vsto) sac(rvm) [de]o / Cobanno / Ai[...] / ab[...] / Levg(ae) IIII
« À l’Auguste, au dieu Cobannus, (... a dédié cette) offerte ... quatre lieues (de/à ...Avallon??) »Année Épigraphique (AÉ) 1993, 1198.

Notons encore une troisième de Lugdunum Convenarum (Haute-Garonne) :

Xvban / deo / Acan / v(otvm) s(olvit) l(ibens) m(erito)
« À Xuban(us) le dieu, Acan(us) (a dédié cet autel) en acquittant librement et dignement son vœu. »CIL xiii: 130.

Tous les trois textes posent des problèmes de lecture et d’interprétationOn note par exemple que la première lettre du nom du dieu varie entre le C, le G et le X, que le texte de Fontenay est assez mutilé, que le texte de Berne mêle les alphabets grec et latin.... On a même discuté l’authenticité de la tablette de Berne ; tout atypique qu’elle soit, on n’a pas pu démontrer jusqu’ici qu’elle soit fausse. Quatre autres inscriptions faisant mention de Coban(n)us sont de provenance inconnue. ; pourtant, l’ensemble établit plus ou moins l’existence d’un dieu qui porte le nom gaulois « Dieu Forgeron ». Celui-ci correspond sensiblement au forgeron Goibniu du clan divin d’Irlande, les Túatha Dé Danand.Dans la mythologie irlandaise (le Lebor Gabála Érenn, par exemple), Goibniu forme une triade avec ses frères, l’orfèvre Creidne et le charpentier Luchtaine. Voir Václav Blažek (2008), “Celtic ‘smith’ and his colleagues”, Studies in Slavic and General Linguistics 32: pp. 67–85 pour plus de contexte et un analyse linguistique détaillé. Une inscription fragmentaire de Cantorbéry pourrait également mentionner GobanusThe Roman Inscriptions of Britain (RIB) 1: 45. ; si cela est le cas, elle servirait de trait d’union entre la Gaule, l’Irlande et éventuellement le Gofannon de la mythologie britannique.Gofannon figure lui aussi comme forgeron dans le Mabinogi (le conte de Math fab Mathonwy) ; on fait allusion à lui dans Kulhwch ac Olwen aussi.

Ucuès et Bergusia

Trois épigraphies nous font connaître un (autre ?) dieu adoré par des forgerons de la région de Lyonnaise Ière. Il s’appelle Ucuès (soit Ucuétis ; la restitution de la forme nominative ne peut pas être certaine). L’inscription fragmentaire à Entrains (Nièvre) commémore probablement la restitution d’un monument tombé en mauvais état ; elle semble invoquer Ucuès avec l’honneur de la maison divine. 1995, 1095.

Les dédicaces à Alésia nous renseignent davantage. Une inscription se trouve sur un vase en bronze, laissé parmi d’autres objets en métal au milieu d’un sanctuaire aux portiques à Mont-Auxois — l’éminence d’Alésia. Elle invoque Ucuès et une divinité appellée BergusiaCIL xiii: 11247. qui est inconnue ailleurs.

Martialis Dannotali / ievrv Vcvete sosin / celicnon etic / gobedbi dvgiiontiio / Vcvetin(?) / in Alisia
« Martialis fils de Dannotalis a dédié à Ucuès ce celicnon (édifice ? salle de banquet ?Xavier Delamarre (2003), Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, pp. 112–113.) avec les forgerons qui servent (?) Ucuès à Alésia. »
Cette inscription est d’ailleurs d’une importance singulière pour la linguistique gauloise et celtique en raison des particularités grammaticales qui s’y trouvent (pluriel du cas instrumental/associatif, proposition subordonnée relative...).Delamarre (2003), op. cit., p. 153. Cf. également Blažek (2008), op. cit.

Les deux dédicants sont pérégrins (c’est-à-dire des Gaulois sans citoyenneté romaine)Je dis « les deux » car la troisième inscription, celle d’Entrains-sur-Nohain, a perdu le nom de son dédicant. Les citoyens romains de l’époque se reconnaissent par leur utilisation des tria nomina (comme Marcus Gemellius Secundus), tandis que les pérégrins n’ont qu’un nom (ici, par exemple, c’est Martialis) avec un patronyme (Dannotalis). ; l’un précise qu’il est forgeron et qu’il offre le celicnon avec les autres forgerons qui, comme lui, servent ou honorent Ucuès. Ce dieu est-il donc le dieu des forgerons (de la région) ? Leur métier constitue-t-il en soi un acte d’adoration à Ucuès ? On doute que oui, mais les difficultés d’interprétation sont trop nombreuses pour le constater d’une manière dogmatique.Par exemple, le verbe clé dugiiontiio “qui servent” a également été interprété comme “qui fabriquent” ; dans ce cas-là on “fabrique” le dieu par métonymie pour le métal... Delamarre (2003), op. cit., p. 153.

L’une de ces difficultés concerne le nom d’Ucuès. Si on a proposé l’interprétation « l’aiguiseur »,P.-Y. Lambert (2003), La langue gauloise, Errance. Voir également L’Arbre celtique. on se demande s’il ne s’agit que d’une appellation locale du dieu Gobannus, ou si la différence de nom implique une divinité indépendante. Entrains-sur-Nohain est située quelques 110 km d’Alésia ... mais au plein milieu se trouve Fontenay-près-Vézelay, où, comme on l’a vu, on invoque le dieu Cobannus (lire Gobannus ?) au lieu d’Ucuès ....

Quant au nom de Bergusia, on le rattache à la même racine indo-européenne qui a donné Brigantia, laquelle signifierait « haute, éminente ».Delamarre, op. cit., p. 73. S’agit-il donc de la déesse tutélaire du mont Auxois, partenaire dans ce lieu du dieu des forgerons ?

Conclusions

Nonobstant la place relativement modeste qu’il occupait dans la religion gauloise, les Gaulois ont certainement honoré un dieu forgeron — voire trois dieux forgerons, si on admet Vulcain, Gobanos et Ucuès comme divinités distinctes. Comme patron de l’élément du feu et de la métallurgie (activité essentielle pour une économie dominée par l’agriculture et la profession militaire), Vulcain est aussi incontournable que le dieu Soleil ou la déesse Lune. Comme ces derniers, il apparaît souvent sur les colonnes de Jupiter, les expressions monumentales d’un panthéon local. En plus, Vulcain est patron du port de Nantes. Dans d’autres lieux, il semble être honoré le plus dans le milieu raffiné des citoyens romains. Cela n’empêche pas que son homologue Ucuès apparaisse comme un des dieux les plus importants d’Alésia — citadelle de la résistance gauloise — où on l’honore en langue gauloise non moins qu’en latin.

Pour nous, Vulcain évoque non seulement le feu mais aussi l’inventivité qui a fait naître tant de merveilles du monde moderne, depuis les gratte-ciel en acier et en verre jusqu’à la vulcanisation du caoutchouc. C’est en raison de cette inventivité que Saloutios classe Vulcain parmi les dieux créateurs de l’univers.


Notes

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English please!
Deutsch (Goethe)
Auf deutsch, bitte!
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